le complexe de l’hippopodame (écho, es-tu là ?)

un regard personnel sur le « syndrome de l’hippopotame », par Rebecca

J’ai longtemps rêvé, surtout pendant l’adolescence, que j’étais intersexuée* [voir note de bas de page], et qu’on allait s’en apercevoir d’une manière ou d’une autre. Et j’ai fini par admettre que sans action de ma part il ne se passerait rien… (que j’en ai mis du temps, alors que l’adolescence et la puberté avaient fini leur sale boulot depuis longtemps !) En tout cas j’ai finalement dépassé le stade des angoisses inutiles où on cherche des explications rationnelles, qu’elles soient biologiques, psychologiques ou même politiques. A un moment, j’ai même pensé à faire un caryotype pour chercher un éventuel second chromosome X égaré qui m’aurait réconfortée, avant de vraiment me décider à m’accepter moi et ma destinée bizarre sans chercher plus loin. Mais aujourd’hui ça ne m’intéresse plus, je n’ai plus besoin de ça pour simplement exister. Je l’aurais peut-être fait si mon endocrinologue – le médecin spécialiste qui accompagne souvent les patients trans en demande de traitement hormonal – en avait eu besoin pour ajuster son traitement ? Si je suis vraiment sincère, je dois cependant reconnaître que quand mes analyses pré-traitement indiquent un taux d’œstrogènes supérieur à la normale masculine, je me sens vaguement confortée dans mon ressenti, mais ce n’est je crois qu’un vague souvenir d’angoisses anciennes et disparues, et j’admets sans problème avec mon endocrinologue que ça ne démontre rien du tout ni même son contraire !

En réalité, pour trouver un apaisement, j’avais simplement besoin d’accepter les choses telles qu’elles sont, c’est à dire d’accepter une simple « foi » en mon ressenti, une croyance aux allures presque religieuses qui ne m’est tellement pas familière ! C’est évidemment une clef de mon incapacité à avancer pendant longtemps, ce que j’évoque parfois comme une certaine transphobie intégrée, c’est à dire l’idée que « d’un point de vue scientifique » mon ressenti n’avait aucune valeur, donc qu’il n’était pas légitime… Cette idée finalement très essentialiste qu’il faut accepter la réalité dans son apparente évidence logique et qu’il est vain de la nier. On en revient donc – ah quand même, on y arrive ! – à ce fameux commentaire imparable sur notre conviction transidentitaire « et moi si je crois que je suis un hippopotame, je fais quoi avec ça? » Mais force est de constater que jusqu’à présent assez peu d’humains ont ressenti et revendiqué une identité profonde d’hippopotame : en fait – malgré les apparences – c’est bien ce raisonnement qui s’affranchit de la « réalité » dans le sens où on s’appuie sur une logique abstraite pour nier soi-disant « scientifiquement » le ressenti bien réel de personnes qui existent réellement (mais n’aurais-je pas eu plus de mal encore à l’admettre si ce n’était pas moi qui le vivait de l’intérieur…) Mais ceci étant dit, j’avoue que j’aurais été bien embêtée si je m’étais sentie hippopotame !

Tiens, je m’autorise (j’adore me donner des autorisations) une petite digression philosophique (oui enfin, façon de parler, philosophique est un bien grand mot) : je me suis éloignée des sciences alors que j’étais sur les rails de l’université (des études de mathématiques si je me souviens bien), en partie peut-être en lien avec ce que je dis juste avant à propos d’hippopotames. Il me semble que les sciences devraient chercher à comprendre ce qui existe, et à deviner ce qui n’existe pas, et non à comprendre ce qui n’existe pas en niant ce qui existe. Or l’histoire des sciences m’apparait comme une longue suite de malentendus corrigés au fil des siècles et remplacés par de nouveaux. Un exemple parmi d’autres « le réchauffement climatique n’existe pas, j’ai étudié scientifiquement la question et ça ne colle pas » ce qui n’empêche pas que pendant ce temps les glaces fondent inexorablement… J’admets cela dit que des scientifiques plus avisés sont partis du constat de la fonte des glaces pour comprendre ce qui se passait au lieu de clamer crânement : « mais non, il n’y a aucune raison de croire que ces glaces fondent et que le climat se réchauffe » ! N’est-ce pas une certaine tentation de la science que de se prendre pour une religion tout en niant le droit aux religions de se prendre pour la science ? Mais pour revenir à notre complexe de l’hippopotame, d’autres scientifiques, penseurs et chercheurs divers ont eu la bonne idée de faire l’effort d’aborder la question du genre en s’affranchissant d’a priori socio-culturels dépassés et en ne cherchant pas à démontrer en quoi les minorités intersexuées, homosexuelles, transgenres, et les déviants « en tout genre » étaient des exceptions qui confirment la règle, mais plutôt à réenvisager la règle en tenant compte de leur existence ! Bien sur, ils ne sont pas si nombreux – je veux dire les scientifiques, pas nous les « déviants » – mais suffisamment pour que je réenvisage peut-être mes préjugés bêtes sur la science comme Religion…

Donc finalement, après toutes ces digressions : les seules explications que je cherche aujourd’hui, ce sont celles de mon refoulement, de mes blocages qui m’ont fait renier mes ressentis profonds et inébranlables toutes ces années ! Et je ne ressens plus du tout la nécessité d’aller s’emmêler les neurones dans le seul intérêt finalement de se justifier vis à vis de la société… En fait quand j’y repense, j’aurais tellement aimé pouvoir dire à mes parents : « voyez, ma poitrine se développe, je vous l’avais bien dit : je suis une fille ! » plutôt que devoir reconnaître « voyez ma poitrine se développe, c’est normal, je m’étale Estreva Gel® sur les bras tous les matins après la douche ». Mais je me suis faite une raison ! Et comme par magie je n’ai plus d’angoisses existentielles !

(non ce blog n’est pas financé par un laboratoire pharmaceutique qui cherche à étendre son marché au delà des seules femmes ménopausées)

[Note de 2017 : bien que je ne sois pas très à l’aise pour me définir comme « intersexuée » aujourd’hui, j’ai subi quand j’avais dix ans des injections de gonadoptropes puis une opération visant à faire descendre dans les bourses mes gonades restées au chaud dans l’abdomen, au niveau où on trouve habituellement les ovaires.

Pour comprendre mieux les enjeux intersexes : https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/09/04/10-choses-a-savoir-sur-lintersexuation]

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5 réflexions au sujet de « le complexe de l’hippopodame (écho, es-tu là ?) »

  1. C’est parfait du coup j’ai signé mes articles en copiant ta façon ! Je vais changer l’image d’en t^te pour que ce soit moins perso, vu qu’on est plusieurs à écrire ! Bizzz

  2. Je t’ai embêtée pour rien avec cette histoire de signature, ça met ton nom automatiquement en tête du post j’avais pas vu ! (parce que moi ça met « cestmongenre » vu que je me log avec cet identifiant) Mais c’est meiux de resigner c’est plus visible ! Bises.

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