God save the queers ? (Queer rhizome #2)

extrapolations et digressions hasardeuses à partir de la contribution de Célia sur la pression Queer (existe-t-elle ?), par Coline

Au fil des discussions sur ce blog ou ailleurs, (et quelques violentes altercations parfois, ailleurs évidemment), ça fait un moment que je me pose des questions sur la façon dont nous nous définissons, et le sens de nos parcours trans dans la mystérieuse nébuleuse des « gender studies« , et autres « queer zones » dont on parle souvent à tord et à travers sans y comprendre rien (comme dans l’épisode récent des livres scolaires laissant une petite place à l’identité de genre et décriés par quelques députés UMP cachant mal leur homophobie mal dégrossie)

J’ai eu aussi quelques discussions passionnantes avec des ami(e)s non trans, notamment un « garçon homo » et une « féministe hetero », en apparence très ouverts sur la question de « l’expression de genre » quand elle s’éloigne de ce qui était programmé à la naissance, mais en réalité un peu perdus face à nos ressentis quand on les pense en dehors de toute subversion malicieuse ou « performance », mais simplement comme besoin innocent de mettre nos corps « en conformité » avec notre réalité intérieure (évidemment sous forte pression normative de la société).

En même temps, toute cette pensée « queer » et la communauté qui s’y rattache (en théorie ou en pratique) me semblait (et me semble toujours) ouvrir un espace de liberté dans lequel je pouvais entamer ma transition avec moins de honte et d’appréhension quant au regard des gens sur moi, et traverser plus sereinement cette période un peu compliquée où on a quitté les rivages rassurants des codes sociaux de notre genre assigné à la naissance sans que notre corps et ses caractères sexués visibles ne répondent aux normes corporelles (trop) communément associées à notre genre ressenti et exprimé publiquement (parfois maladroitement…)

J’avais un peu du mal jusqu’ici à réfléchir sereinement à cette problématique parce que beaucoup des critiques exprimées à ce sujet me semblaient alimentées par les pires idées réactionnaires et homophobes, et débordaient régulièrement de haine et de bêtise…
Mais je suis récemment tombée en furetant de blog en blog sur un petit texte dans lequel je me retrouve beaucoup et qui à mon avis pose assez bien les choses : http://pink.reveries.info/post/2011/11/ … end-malade (Attention c’est une archive qui n’est pas accesible directement, il faut descendre un peu dans la page pour trouver le texte ! Si jamais l’auteure de ce blog fréquente le nôtre, j’espère qu’elle nous pardonnera de la citer ainsi sans son autorisation…)

A partir de cette lecture (entre autres), je me suis sentie plus à l’aise pour investir à mon tour cette problématique et chercher en quoi certaines positions des unes ou des autres pouvaient  me sembler critiquables dans l’image faussée qu’elles donnent de ce que je ressens comme ma « transidentité » et qui m’a entraînée dans un parcours de transition médicalement assistée et socialement constatée d’un genre (d’un sexe ?) à l’autre…

A l’origine de mes interrogations, il y a aussi le fait que beaucoup d’entre nous (personnes trans) réfutons la notion de « maladie » nous concernant. Il s’agit entre autres choses de reprendre le pouvoir sur nos vies et de ne pas mettre notre sort entre les mains de soi disant spécialistes alors que nous sommes les mieux à même de savoir qui on est (je ne peux qu’être d’accord…). Bien que j’en comprenne la logique, je suis malgré tout un peu réservée sur certaines affirmations parallèles qui sont parfois tirées de ce raisonnement, comme par exemple – au hasard – celle-ci : « le besoin de faire une transition et donc la cause de la transidentité est la binarité imposée par l’Etat ». Cette petite phrase mériterait bien un article complet à elle seule… (une volontaire par ici ?)

Pour en venir (enfin) aux faits, il me semble donc qu’on mélange un peu trop vite deux thématiques qui sont proches et se rejoignent en bien des points, mais sont néanmoins assez différentes :

  • d’une part il y a toutes ces recherches et réflexions croisant sociologie, philosophie, biologie, politique, histoire, etc. qu’on présente communément comme « études du genre » et qui ont permis au mouvement « queer » de développer une pensée critique de la notion de « genre » en ouvrant à l’infini la liberté pour chaque individu de vivre son genre hors d’une binarité écrasante et en émancipant le genre à la fois de la biologie et de notre vie sexuelle (sans remettre en cause non plus les évidentes interactions !). Il en ressort – comme je m’en réjouissais plus haut – que notre identité de genre féminine (par exemple) peut fort bien s’épanouir malgré notre sexe biologique de naissance » décrété mâle (par exemple), qu’il ne tient qu’à nous d’exprimer notre personnalité sans se préoccuper de conventions sociales aliénantes. Nous pourrions donc faire le choix de nous affirmer femmes et de prendre éventuellement des dispositions pour vivre cette féminité socialement, et y compris pourquoi pas transformer notre corps en conséquence.
  • d’autre part, il y a l’expression d’un besoin vital d’être reconnue dans l’autre genre que celui auquel on nous a assigné à la naissance, assorti d’un rapport personnel compliqué à notre apparence physique, notamment nos caractères sexuels, et à l’image sociale qu’elle renvoie. S’agit-il alors vraiment d’un choix de vivre dans le genre ressenti, ou plutôt d’un besoin qui s’impose à nous et nous plonge dans une détresse plus ou moins grande tant qu’il n’est pas comblé ?

Afin d’éviter tout malentendu, je vais de nouveau préciser ma pensée : je suis personnellement très imprégnée des « théories queer » et je ne remercierai jamais assez les différentes personnes qui ont contribué de près ou de loin à ce mouvement théorique et pratique, non seulement pour la pertinence bienvenue de leurs analyses et expériences, mais surtout parce que les brèches ouvertes par ce mouvement permettent à des personnes comme moi, comme nous, de trouver une certaine force, une certaine fierté à être (ou même à chercher) qui nous sommes en dehors des schémas établis, et à rejeter toute logique destructrice de honte ou de culpabilité qui ne mène nulle part sauf dans les bras rassurants (ou pas) des psychiatres (à moins qu’une corde ou une overdose de cachets quelconques ne fassent l’affaire).

Et pour être plus précise encore, je ne vois pas une opposition indépassable entre la dimension politique (la liberté d’exprimer une identité de genre atypique, qu’on peut voir comme un choix) et la dimension plus intime (le besoin impérieux d’expression de notre identité de genre, y compris pour certain(e)s le besoin impérieux de modifier son corps), mais plutôt une complémentarité. Je suis donc d’accord pour reconnaître par exemple que le « besoin impérieux » du travesti (par exemple) n’a peut-être pas grand chose à envier au mien, même si nos cheminements transidentitaires seront sensiblement différents (et puis bien sur le dragking d’aujourd’hui sera peut-être trans hormoné et opéré demain… ou pas ! Nous ne sommes pas figés dans une identité immuable, et notre « conscience de soi » peut évoluer avec le temps)

Ceci étant dit, et pour revenir au début de cette réflexion, les personnes trans qui à un certain point ne peuvent plus envisager la vie sans le fameux traitement hormonal (et les éventuelles opérations nécessaires au bien être de certaines) ne sont pas exactement dans le même cas qu’une personne au genre fluide mais bien dans son corps, sauf peut-être quelques épilations par ci par là… Même si dans les deux cas, d’une certaines manière, on exprime sa personnalité en toute liberté, on prend possession de son corps plutôt que d’en être l’esclave, YOUPI (mais dans le second cas plus particulièrement avec l’aide bienvenue de la médecine !)

Bien sur, ce n’est pas forcément parce que je souffre et que j’ai besoin d’un docteur que c’est le docteur qui saura mieux que moi de quoi je souffre et les traitements dont j’ai besoin. Et je suis bien contente de pouvoir exprimer ma personnalité et mon genre ressenti en toute liberté hors des sentiers battus, ce qui m’aide considérablement à combattre les inévitables complexes liés à une apparence pas entièrement satisfaisante, y compris une fois la transition dite « terminée ». Je suis trans, et malade ou pas, que je considère être une femme depuis toujours ou que je pense être un homme qui avait besoin d’être perçue comme une femme, j’ai le droit d’être différente (différente de qui ?), j’ai le droit d’exister, et la seule honte qui vaille est celle qui devrait frapper les nuisibles qui voudraient bien que nous n’existions pas (qui le croient même bien souvent), et qui voudraient tant que nous fassions profil bas plutôt que déambuler fièrement, y compris en dehors de la « marche des fiertés » ou de l’Existrans !

J’ai fait (au mieux) le tour de la question, et j’en arrive donc à ma conclusion : je n’ai pas vraiment choisi d’être trans mais je n’en ai pas (plus) honte, je ne cherche aucune explication à mon parcours, je revendique simplement le droit d’être soutenue par un médecin qui me donnera accès aux traitements dont j’ai besoin pour m’épanouir dans mon sexe/genre ressenti. Et j’ai ainsi besoin d’aménagements administratifs et juridiques particuliers, ou encore de la prise en charge de la sécurité sociale comme n’importe quel enseignant dépressif – bravo le cliché… -, chômeur cancéreux, petite fille grippée, et autres « vrais » malades amenés à consulter des médecins et à recevoir des soins ! Mais c’est une autre histoire à développer peut-être plus tard… à suivre, donc !

PS. au prochain numéro, « la défense de nos droits, revendications et stratégies » : selon la nature du besoin impérieux (voir plus haut), nous n’avons pas forcément besoin des même dispositifs administratifs, juridiques, médicaux, afin d’assurer le respect de nos droits à égalité avec nos concitoyen(ne)s. Mais il suffirait pour notre bonheur que ces dispositifs existent et puissent être activés quand c’est nécessaire, si on en fait la demande ! Ni plus ni moins… Vous ne trouvez pas ?

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8 réflexions au sujet de « God save the queers ? (Queer rhizome #2) »

    • Mais je ne crois pas avoir un parcours et des ressentis si différents des tiens, sauf peut-être que j’ai été un peu plus rapide à réagir… Moi aussi « J’ai vraiment eu un corps masculin », « un rôle social masculin » (mais pas « jusqu’à la caricature »), et « un immense désarroi dont j’ai pu percer à jour le secret […] suite à des blocages dus à des déterminismes sociaux que je n’ai pas su remettre en question, et à une intériorisation coupable de ma souffrance. »
      J’aurais pu écrire exactement ce que tu exprimes !

    • Je ne cherche pas des différences entre nous, et j’aime beaucoup sentir les proximités de nos histoires respectives. Mais quand je vois tes photos enfant et avant la transition, je vois des différences ! Toi tu es une enfant complètement androgyne (au moins sur la photo que je vois), ce que je n’étais pas, et tu disais avoir eu le sentiment enfant que tu allais devenir une fille. Avant ta transition, tu es déjà complètement féminine.
      Moi je n’ose pas montrer mes photos d’avant la transition, je peux à peine les regarder. Il paraît que c’est fréquent chez les trans cette apparence sur-masculine avant sans aucune féminité, au contraire. J’étais par exemple toujours mal rasée, toujours. Jamais je n’aurais assumé une apparence « efféminée ». J’avais mis une fois une chemise qui était un peu féminine (bien qu’elle était prévue pour homme). J’ai eu une légère moquerie au boulot (rien de méchant), je n’ai plus jamais réussi à porter cette chemise neuve que j’adorais.

      L’autre « différence » c’est que tu dis aussi attendre une reconnaissance non seulement de ton genre féminin, mais aussi de ton sexe féminin, tel que tu le ressens, et je n’ai pas cette attente, ou du moins, j’y renonce.

      Peut-être je n’ai pas tout bien compris ce que tu as dis, c’est possible.

      On se voit samedi ?

      Bisous

  1. Non non c’est très intéressant ! Tu cites une phrase à propos de la « binarité imposée par l’Etat’ qui me paraît être un raccourci un peu simplifié (ça vient d’où ?) : à mon sens, ce n’est pas l’Etat qui a créé une binarité asymétrique, c’est un trait de la civilisation patriarcale qui date de quelque 8000 ans (plus ou moins…).
    Le problème que tu poses, on le voit sur la photo. Tu es déjà une fille avant la transition ! Tu transites comme tu respires (je ne sais pas comment dire).

    • Je viens de regarder la photo en question, qui confirme mon hypothèse ! Je crois que le culte de la raison médicale fait perdre de vue beaucoup de choses simples que savent les sorcières ordinaires. De nos jours la médecine est le dieu, qui nous permet de prévoir l’avenir (un instrument de divination). Mais des choses peuvent être et se dire en dehors de ce dicktat de croyance fervente et je crois que c’est cela qu’expriment les trans qui ne veulent plus entendre parler de médecins : un énervement larvaire non contre la médecine elle-même, mais contre son pouvoir d’impact idéologique, son rôle de discours tout-puissant. Autrement dit, même si la médecine a dit que tu n’étais pas intersexuée, ça ne t’empêche pas de l’être en réalité car le discours médical n’est en réalité qu’un discours parmi d’autres. C’est comme Marcel Duchamp artiste : c’est celui qui dit qui l’est !

  2. En fait il y aurait des gens qui distinguent bien le genre du sexe (queer, « d’une rive à l’autre ») ; et toi tu exprimes un besoin plus profond, moins social, plus proche du biologique (sexe différent). Je te ressens comme une intersexuée (je dis bien UNE).
    Je remis ton texte demain à tête reposée !

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