la binarité, l’Etat, et moi

Une tentative de déjouer la binarité de certaines critiques contre la binarité (vous me suivez ?) par Rebecca

On trouve sur certains forums quelques défenseuses hargneuses d’une idée qui revient régulièrement sous des formes diverses* mais dont l’esprit général est que « le besoin de faire une transition et donc la cause de la transidentité est la binarité imposée par l’Etat ! »

Comme le suggérait Anne dans un de ses commentaires on pourrait pour commencer suggérer que « ce n’est pas l’Etat qui a créé une binarité asymétrique, c’est un trait de la civilisation patriarcale qui date de quelque 8000 ans (plus ou moins…). » A moins qu’il ne s’agisse simplement de critiquer cette concession à la « binarité de l’Etat » que serait un changement d’état civil, afin que ma condition de femme soit reconnue officiellement, ce qui dans un monde idéal et non binaire serait peut-être sans intérêt, seule notre apparence et notre comportement social nous définissant aux yeux des autres… ? Je veux bien admettre, avec des réserves mais pourquoi pas, que la reconnaissance étatique de notre genre ne fait ainsi que nous simplifier la vie dans ce terrifiant monde binaire, mais enfin ça n’explique pas encore ma « transition »d’un sexe à l’autre (non je n’ai pas prévu de changer de genre, merci), sauf à penser que je fais ce parcours dans le seul objectif d’un changement d’état civil pour lequel l’Etat demande (et je me bats contre ça) une « mise en conformité  » de notre apparence physique, y compris génitale : rien qui dépasse chez les femmes trans, et qu’on rebouche bien le vagin pour les hommes trans.

Moi je persiste à affirmer que ce n’est pas seulement parce que la société impose sa binarité que je suis trans et que je m’engage dans une transition ! Autrement dit, si la société et l’Etat tout puissant évoluaient et ne nous imposaient plus cette binarité, je prétends que je prendrais peut-être exactement le même chemin vers une féminisation de mon apparence aidée par la médecine ! Et puis de toute façon je vis dans cette société ici et maintenant, on verra bien comment évoluera cette société et les transitions ou pas de demain… En attendant je prétends qu’on peut très bien assumer sa « non conformité » dans cette société « binaire » et affirmer joyeusement son genre hors de tout sentier battu et sans se référer à ce qu’on cache dans notre culotte, ce qui ne nous empêchera pas forcément d’être trans par ailleurs… (Vous en rêviez, MOI JE l’ai fait). Oui, je jure sur les couilles de Christine Boutin et sur les seins de Christian Vanneste que je ne fais pas une « transition » pour faire plaisir à la société, mais pour répondre au besoin futile et superficiel de me sentir en harmonie avec moi-même.

La cause de ma transidentité, c’est ma transidentité, pourquoi inventer à tout prix des explications politiques, psychologiques, biologiques ? En quoi ça change notre sort ? Oui bien sur la binarité de l’Etat (et plus largement de la société) m’oppresse parce qu’elle me discrimine avant ou après transition, et peut (tenter de) m’empêcher de m’épanouir dans mon genre ressenti, mais elle ne produit pas de manière mécanique mes ressentis les plus intimes sur mon corps et son apparence sexuée ! Même si oui, évidemment, ces ressentis intimes sont largement influencés par mon environnement social et ses normes.

Que les garçons féminins restent des garçons féminins et soient fiers ! Et que les filles trans s’étalent sur les cuisses ou sur les bras leurs œstrogènes en gel et qu’elles soient fières ! Et qu’ils/elles envoient balader la binarité essentialiste héteromachin ne peut que leur faire du bien pour aller mieux… et puis après ?

Après, on me répond innocemment « Mais pourquoi refuser que cela soit vu uniquement par le biais de la société ? Où cela bloque-t-il pour ne pas l’envisager et réfléchir au sujet ? » Il faudrait donc que je modifie mon approche comme d’autres l’ont réussi avant moi afin d’entrevoir, enfin, LA Vérité. En fait, c’est assez amusant, on me suggère de m’émanciper de la « science toute puissante qui peut tout décrire, qui peut trouver une explication à tout ». On m’ordonne de m’affranchir une fois pour toutes de cette illusion aliénante suspectée de mener tout droit à la conclusion dangereuse que nous souffrons (et c’est mal de souffrir) d’une « pathologie » fantaisiste , syndrome de Benjamin ou autre dysphorie de mes fesses. Or je ne cherche pas d’explication à mon ressenti ! Ou du moins plus aujourd’hui, une fois écartés quelques doutes et hésitations que j’ai déjà évoqués dans un autre article. En réalité, je crois au contraire que ces affirmations péremptoires aux allures pseudo queer visent rien moins qu’à démentir ce ressenti transidentitaire, ancré au plus profond de moi, justement parce qu’il ne trouve aucune explication rationnelle, scientifique, parce qu’il est en réalité un joli pied de nez à cette fameuse toute puissance de la science qui ne sait pas expliquer ma condition par la génétique, par la biologie, par la psychologie ou je ne sais quels mystères de la chimie. Mais ce n’est pas moi qui réclame des explications, ce sont bien ces « anti-binaires » de pacotille qui n’ont rien compris du tout et qui se permettent de me juger suivant leur dialectique mal ficelée ! Ah quelle misère moderne que ces pourfendeurs de la binarité qui en ont tellement peur qu’elle imprègne leur pensée à l’insu de leur plein gré…

Allez, pour détendre l’atmosphère on va s’amuser un peu : je fais le pari, sur la tête de Colette Chiland, que les auteures de ces petites phrases assassines sur « la binarité cause de la transidentité » ont subi dans leur jeunesse des (dé)formations scientifiques ou médicales qui les ont menées à des professions… comment dire… scientifiques ou médicales ! Ce qui ne serait pas une excuse, mais pourrait constituer une sorte de début d’explication à leur acharnement non thérapeutique. Ou alors, en laissant s’épanouir mes petites tendances paranoïaques, je pourrais penser que c’est une mystérieuse association de psychiatres qui envoient ces agents triples sur nos forums trans pour déjouer l’air de rien le grand complot de la « théorie de genre » en l’associant à des raisonnements absurdes et insidieusement transphobes… Oui, plus j’y réfléchis, plus j’en suis convaincue : ce sont en fait des extraterrestres tueurs de trans. J’aurais du m’en apercevoir plus tôt ! (le fait qu’elles ou ils font mine de défendre en première ligne les droits des personnes trans ne devrait que nous rendre plus méfiantes…)

* une variante : « c’est la non-mixité des genres qui mène au mal-être du genre (et qui mène au besoin de GRS) »

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4 réflexions au sujet de « la binarité, l’Etat, et moi »

  1. oui, il faudrait approfondir cette question de l’intériorisation de l’oppression, elle est essentielle !
    Cette binarité tant redoutée, il faudrait apprendre à ne pas la craindre, mais au contraire à s’en amuser, la ridiculiser, la contourner, la détourner, la réinvestir, la contaminer, … c’est ça l’idée que je retiens du « queer », en tout cas c’est bien ce qui m’y intéresse !

  2. Ping : questions de vocabulaire…(où l’on reparle de binarité !) | C'est mon genre !

  3. Ping : si le sexe n’est pas le genre, alors le genre n’est pas le sexe ? (et réciproquement ?) | C'est mon genre !

  4. Ping : God save the queers ? (Queer rhizome #2) | C'est mon genre !

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