Le regret de José

Andrea Kolinsky, José en guêpière se regardant dans un miroir, aquarelle et gouache.

Quand je pense au temps qu’il m’a fallu pour oser me permettre un José ! Ce genre d’homme était l’homme idéal, « avec ou sans défauts », comme chantent les sœurs de Rochefort. J’avais pris l’option avec quelques défauts (égocentrisme et un petit fond de flemmardise) et beaucoup de qualités (gentillesse et intelligence). Fallait-il que cet homme, le José de légende, devint femme un jour ? Lui qui était incroyablement masculin (mais il est vrai pas du tout viril, ce qui à mes yeux lui rajoutait une qualité de plus ?).

Viril : la bêtise patriarcale, le type content de lui et content de « son » monde de mecs, bien dans « ses » baskets avec ses possessions de type colonialiste : « sa » femme, « ses » enfants, « son » chien, « sa » maison, « son » job, son son son sa sa sa ses ses ses… le sujet selon Beauvoir, celui qui s’accroît de ses possessions, qui trouve une augmentation de sa qualité de sujet dans l’étendue de sa domination.

Masculin : une chemise de coton froissée, une petite taille, une barbe de trois jours, les chevaux coiffés effet « saut du lit », le José, quoi.

José avait une masculinité très forte.

Pendant les premiers mois de notre liaison, je ne l’ai jamais vu autrement que sombre, inventif, passionné, ténébreux et tumultueux. J’y trouvais une force incroyable, dans une solitude assez frissonnante qui convenait bien à mon désir d’émancipation. C’était bien. J’avais une vie incroyablement chiante, avant José ; c’était moi qui me l’étais construite ainsi. J’étais travailleuse, sérieuse, patriarcale, convaincue quelque part qu’il était normal d’être laminée par les mecs et les femmes affilées à eux dans ma vie professionnelle. Je vivais la bête baissée, le cou incliné, toujours prête à recevoir la massue de l’abattoir. Avec José je me suis offert quelque chose de plus que ce beau corps masculin euphorique : le féminisme et une manière nouvelle de foncer dans le désert en culbutant comme un tatou fou. J’ai arrêté de faire carrière, j’ai pris un pinceau et j’ai peint José, sans discontinuer.

José a-t-il réellement existé ? Un roman de SF, publié en Belgique, raconte lui aussi l’histoire de José. José en amour, par Andrea Kolinsky. Lui, José, ce n’était même pas son vrai prénom.

José en amour par Andrea Kolinsky

José était une personne masculine, comme qui dirait une « personne transgenre ». Qu’est-ce qui fait donc qu’on appartient, en tant que personne masculine, à la classe enviée des Josés ? José le Regretté était un satyre petit et large, présent, intense, à la sensualité cérébrale. L’art l’incarne dans toutes sortes de statues – tel silène, tel Balzac de Rodin c’est-à-dire de Camille Claudel (c’est elle qui faisait les sculptures dites « de Rodin », faut savoir), tel satyre avec ou sans nymphe, tel dieu Bacchus.

La parole est à Alcibiade dans Le Banquet.

Le Banquet de Platon, c’est des hommes ivres qui ont renvoyé les joueuses de flûte (entendre : les travailleuses du sexe) parce que ce soir pas de ça, Lisette : on va discuter d’Eros. Eros, c’est quoi ? C’est très simple, explique quelqu’un. C’est le principe qui fout tout en l’air. Vous construisez votre vie, votre pavillon, votre chien, votre femme, vos enfants et paf : soudain Eros. L’amour « entre homme et femme », le couple, l’élevage des lardons ce n’est pas Eros, selon saint Augustin. C’est de la tendresse, du respect mutuel, agapè comme ils disent : tout ce qu’on veut mais par Eros.

Qu’est-ce qu’Eros ? Essentiellement un SDF, répond la même personne. Il dort dehors, sous les porches, dans les rues. Eros n’a rien dans les mains, rien dans les poches, rien à lui. Sa faculté est de s’ingénier. Il est pauvre et riche à la fois. Toute sa ressource est d’inventer et de philosopher. Il est toujours en chemin.

Eros surgit sous la forme de José et me fout ma vie en l’air. C’est très bien comme ça. Hommage au pouvoir d’Eros.

Mais Alcibiade, qu’en dit-il, lui, d’Eros, dans Le Banquet ? Alcibiade n’est pas n’importe qui. Il est « le plus beau des Grecs » et il aime Socrate. Socrate n’a rien d’un « beau garçon » : il ressemble à un silène. Alcibiade, pourtant, est réputé aimer les beaux garçons. Mais celui qu’il aime en vérité, c’est Socrate le silène. Alcibiade n’en peut mais, il est déboussolé. Il aime un silène intelligent, l’incarnation de la masculinité. Intelligent.

Qui suis-je, moi qui ne suis pas le plus beau des Grecs ? L’inquiétant feu mélancolique qui nous unissait a fait place à tout autre chose, ce qu’on appelle de nos jours l’amour (ce n’est ni Eros, ni Agapè). Plus de José – mais y eut-il jamais de José ? – et à la place une Célia en continuité, en pointillé, une Célia que je ne peins pas (pourquoi diable ? Faut-il vraiment accuser, en faux prétexte, l’exiguïté fatale des appartements ?). Alors quoi : morte la chimère, le José de légende ?

Ovide regorge de métamorphoses et dans mes romans de SF, la métamorphose est la clé. Alors je sèche mes larmes amères, mon regret effroyable de José, et je casse la charte graphique du site (ô transgression majeure !) en postant ici la galerie de mes Josés.

Adieu, José ! Célia est vraie, tout du moins. Faut-il préférer le réel au songe ? On nous le dicte, on nous l’injoncte. Célia éclate de vérité vivante, ici et maintenant.

Militons.

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2 réflexions au sujet de « Le regret de José »

  1. Merci de livrer ainsi ces ressentis si intimes d’une transition vécue de l’extérieur, mais finalement un peu de l’intérieur aussi ! Comme tu le dis si bien, peu importe les métamorphoses puisque tout est vrai… et puisqu’il y a l’Amour.

  2. La « Vérité vivante » c’est ce à quoi je me suis confronté samedi dernier. Car nous ne sommes pas qu’une « théorie du genre », nous sommes une réalité.

    Nadine

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