questions de vocabulaire…(où l’on reparle de binarité !)

« Brouiller les cartes. Masculin ? Féminin ? mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours. S’il existait dans notre langue, on n’observerait pas ce flottement de ma pensée. Je serais pour de bon l’abeille ouvrière. »

Claude Cahun

Transgenre, transsexuelle, transsexuée ? Comment s’y retrouver dans cette jungle lexicale ? Une petite réflexion sémantico-politique par Coline

Je lisais récemment une intervention sur un forum qui m’a posé des questions de fond mais aussi des questions sur le vocabulaire utilisé pour nous définir dans notre « transidentité » :

« Je me suis aussi posée la question de savoir si je suis transgenre ou trans et je sais très bien que je suis trans car mon sexe n’a aucune utilité pour moi. Je ne me branle jamais. Donc je revendique haut et fort que je suis bien une FEMME avant même d’être une TRANSSEXUELLE »
J’ai souhaité y répondre d’abord pour ne pas laisser d’ambiguité sur ces questions de masturbation et de plaisir sexuel avant opération génitale que je trouve souvent malmenées sur nos forums ! Je ne crois évidemment pas que le critère de se masturber ou pas (et, au delà, de « faire l’amour » avec un ou une partenaire) avant une opération de réassignation sexuelle soit pertinent pour faire une quelconque classification entre les personnes trans ! La plupart des femmes se masturbent et font l’amour, et je ne vois pas pourquoi on n’aurait pas le droit de prendre nous aussi du plaisir jusqu’à l’orgasme sous prétexte que notre sexe ressemble plutôt à un sexe masculin. Ce n’est pas parce qu’on stimule les zones érogènes de notre région génitale qu’on est plus ou moins femme, plus ou moins trans. Certaines d’entre nous ont un vrai blocage à ce niveau là, un rejet si profond de leur anatomie qu’elles ne parviennent pas à jouir sans que leur anatomie n’ait été transformée par la chirurgie, pour ma part je trouve à ça plutôt triste même si je le comprends bien. Je crois avoir réussi à me libérer de cette gêne en partie par l’imagination et c’est très bien comme ça. Ce qui ne veut pas dire non plus que je ne me sentirais pas mieux avec un vagin et un clitoris « comme tout le monde » !
Ceci étant dit, passons aux questions plus complexes de vocabulaire : il est fréquent que des malentendus s’installent dans les discussions des forums transbidules© pour de bêtes raisons lexicales, et une petite mise au point me semble bien utile pour essayer d’y voir plus clair.
Sur la différence suggérée dans les propos cités plus haut entre transgenre et trans(sexuée) il faudrait en effet s’entendre sur le sens précis qu’on donne à ces mots et qui ne va pas de soi. A priori, j’ai le sentiment qu’il n’existe pas une contradiction entre les deux, transgenre englobant en principe toutes les nuances de transidentité dont les personnes trans comme moi qui souhaitons mettre en conformité notre corps avec notre ressenti par les hormones et éventuellement la chirurgie. Nous serions ainsi transgenres ET plus précisément trans(sexuées). Surtout je ne pense pas qu’on puisse hiérarchiser la transidentité selon le critère de celles (ou ceux) qui font une opération de réasssignation et celles (ou ceux) qui ne le souhaitent (ou peuvent) pas. Il s’agit d’une simple question intime et personnelle que chacun(e) doit trancher en son âme et conscience, et ça ne change rien au fait que nous soyons des femmes, ou des hommes (au final plus ou moins « intersexuées » dans nos caractères sexuels visibles mais ça n’a pas nécessairement de conséquence fondamentale sur notre identité !)

Je n’aime cela dit pas trop le terme de transgenre parce qu’il laisse entendre que nous avons un problème avec notre genre et que nous voulons en changer (ce n’est pas mon cas, mon genre est – plutôt – féminin et ça me va très bien, merci), ce qui n’est pas tellement plus juste que les termes de transsexualité / transsexuelle qui confondent bêtement transidentité et orientation sexuelle (sexualité). Sur ces derniers termes, il faudrait souligner en outre qu’ils portent un regard strictement médical sur notre identité alors que le médical n’est finalement qu’une conséquence de notre ressenti et de notre vécu, un outil à notre disposition pour nous sentir mieux avec nous même, et que nous ne sommes pas « autres » après un traitement hormonal ou une opération… Notre parcours de vie trans est toujours là, avant comme après nos transformations physiques, il est simplement plus ou moins invisibilisé après que notre corps ait pris une apparence plus « conforme » à l’expression de notre identité.

Pour mieux se comprendre, je trouve globalement assez intéressant le glossaire proposé sur le site de Support Transgenre Strasbourg qui parle plus volontiers de « transsexuée » plutôt que « transsexuelle »(même si je me serais bien passée de cette « dysphorie du genre »qui n’apporte rien à la définition…) :

“TRANSSEXUÉ(E)

Personne transgenre qui souffre d’une dysphorie du genre au point de ressentir le besoin de modifier, d’une façon ou d’une autre, son corps (son identité sexuée physique), afin de le rapprocher de son ressenti (de son identité sexuée psychique). Terme que nous utilisons à la place de ‘transsexuel(le)’ (voir aussi ce terme) parce qu’il nous semble beaucoup plus adapté à la réalité des choses. Une personne transgenre est avant tout une personne dont le genre ne coïncide pas avec son sexe, et son orientation sexuelle n’intervient en rien dans cette question d’identité personnelle. Elle cherche avant tout à vivre en harmonie avec son genre, qu’elle ne choisit pas et ne peut pas changer, et si cette personne fait des démarches afin de modifier son corps pour le mettre en accord avec son genre, nous parlons d’une personne transsexuée.”

[voir aussi l’intégralité de la définition proposée sur le site de STS67]

Mais je suis par ailleurs d’accord avec la nuance apportée dans ce blog déjà cité dans un autre article. Je recommande vraiment – une fois de plus – la lecture de ce texte que je trouve très pertinent. Il se réfère par ailleurs lui même à d’autres définitions données sur le blog Un bruit de grelot, à lire aussi sans tarder !

Voilà donc ce que dit Butch Cassidyke, l’auteure de ce fameux texte, que j’aurais d’ailleurs presque pu écrire moi-même me semble-t-il tant il colle à mes propres ressentis et cheminements intellectuels (voir ce que je raconte ici par exemple) :

“Quand j’ai découvert les questions trans, et les différents mots pour parler de ça, le mot «transgenre» me parlait plus que «transsexuel·le», qui me semblait plus médical, plus «binaire», tout ça. C’était aussi le moment où je découvrais le queer, que je trouvais trop bien, le «non-binarisme», qui me parlait vachement, etc.

Aujourd’hui, […] le moins qu’on puisse dire est que j’ai changé d’avis. Parce que, ouais, le terme «transsexuel·le» a une origine médicale. Certes, et c’est bien pour ça que je lui préfère le mot plus simple «trans». Sauf qu’au moins, si le mot «transsexuel·le» a des défauts, il au moins l’avantage d’avoir un sens. Ce qui n’est pas vraiment le cas du mot «transgenre», qui peut être utilisé pour tellement de choses qu’il ne veut plus rien dire. D’ailleurs, c’est un peu ce qui est revendiqué : on veut pas faire de «hiérarchie», il n’y a pas besoin de «différencier», c’est un terme «parapluie» pour regrouper tout le monde.

Si on est queer, on peut voir dans cet usage une volonté de «non-binarisme», de «déconstruction». Sinon, on peut trouver que ça ressemble quand même un peu à notre bon vieil universalisme républicain.”

On a déjà les bases d’une réflexion (à l’ordre du jour me semble-t-il par chez nous aussi si j’en crois les quelques textes publiés jusqu’à présent), mais voyons où veut en venir Butch Cassidyke :

“Un peu de terminologie

Bon, il faut être honnête : dans la galaxie trans-pouet-pouet, il n’y a pas vraiment consensus sur les sens à donner à chaque mot. Personnellement, je suis assez d’accord avec les définitions données sur Un bruit de grelot[…] où «transsexuel·le» désigne le fait d’être d’un genre différent de celui assigné à la naissance, tandis que «transgenre» désigne le fait d’avoir une expression de genre qui n’est pas conforme aux critères du genre dans lequel on vit. À l’inverse, «cissexuel·le» désigne le fait de ne pas être «transsexuel·le» (donc être du même genre que celui assigné à la naissance) et «cisgenre» désigne le fait de ne pas être «transgenre» (donc d’avoir une expression de genre correspondant à peu près à la norme du genre dans lequel on vit).

On peut donc être à la fois cissexuel·le et transgenre, ou à l’inverse transsexuel·le et cisgenre, voire être très insipide et cumuler cissexuel·le et cisgenre.”

C’est là qu’on arrive à mon avis à un point particulièrement intéressant qui permet de repenser la transidentité en intégrant la notion d’identité de genre, mais surtout pas en les confondant, ce qui est selon moi une grossière erreur, un contre-sens malheureusement fort répandu dans notre petit monde source de bien des confusions et autres dialogues de sourdes.

“Voilà, ça c’est les définitions qui seraient reconnues dans un monde idéal. Cela dit, comme on n’est pas vraiment dans le monde idéal, le sens de ces mots n’est pas toujours aussi bien défini, et s’il y a à peu près consensus pour le mot «transsexuel·le» (à part quelques crétin·e·s qui pensent que la différence transsexuel·le/transgenre est une question d’opération), le moins qu’on puisse dire est que le mot «transgenre» est devenu un terme «parapluie» qui peut désigner à peu près tout et n’importe quoi (et si vraiment on rentre pas dedans, il suffit de mettre un peu de rouge à lèvres ou une moustache postiche pour le devenir).

Comme cet élargissement du terme ne suffisait pas à ce qu’il ne veuille plus rien dire, certaines personnes pensent qu’il faut viser encore plus large, et parler non plus de «trans» (ça veut encore dire quelque chose, c’est chiant) mais de «trans*» […] histoire de signifier que ça inclut un peu tous les mots qui commencent par trans[1] : transgenre, transidentitaire[2], transsexuel·le, transformiste, tra(ns)vesti, transfuge, transylvanien·ne, translucide, transport·eur·rice, transistor, etc.

(Néo?)-essentialisme

Les autres sigles à la mode étant Ft* et Mt*, pour Female-to-N’importe-Quoi ou Male-to-N’importe-quoi. Une grande avancée censée être «non-binaire» et «déconstruire le genre», qui, quand on y réfléchit trois secondes, revient surtout à ne définir des personnes que par… leur genre assigné à la naissance. Mais non, c’est pas essentialiste, c’est queer, on t’a dit. Du coup, hop, tou·te·s les Mt* dans la même catégorie, que ce soit les mecs qui vivent à 99,9% du temps en tant que mec mais mettent une jupe de temps en temps, ou les meufs qui, ben, vivent tout le temps en tant que meufs ; hop, tou·te·s les Ft* idem, de la nana qui s’habille parfois de façon vaguement androgyne au gars, qui vit à temps plein en mec.

Moi, je crois que je suis une Matérialiste qui Trouve ça Foireux.”

et moi aussi ! Ce n’est pas parce qu’on revendique l’égalité des droits humains appliqués à toutes les expressions possibles de l’identité de genre, qu’il faut à tout prix prétendre que tout se vaut… C’est la porte ouverte à la négation de nos différences, dans une logique universaliste et anti-communautariste que la République française affectionne particulièrement et dont les conséquences pour les personnes « différentes » concernées sont rarement positives !

Invisibilisation trans

Par ailleurs, ce qui est bien dans l’élargissement du mot trans*, c’est que du coup, tout le monde peut être «un peu trans», c’est cool, c’est hype, youpi. Du coup, ça permet que les personnes qui sont vraiment trans, et pour qui c’est pas un truc fun qu’on peut enlever quand on rentre de soirées LGBT, sont complètement invisibilisées. Ça permet aussi d’avoir plein de cis qui parlent au nom des trans parce qu’ils sont «un peu trans» ou «trop transgenres, tu vois», ou «bio-trans», etc.

Voilà effectivement un des problèmes que ça pose et qui peut aboutir à de grandes incompréhensions quant aux revendications politiques portées par notre « communauté ». Car s’il est juste (foncièrement et stratégiquement) d’intégrer les besoins spécifiques de toutes les personnes à l’identité de genre « atypique » dans nos revendications, il serait dommage d’oublier in fine les besoins particuliers exprimés par les personnes trans demandeuses de traitements médicaux et/ou de changement d’Etat civil, etc. Cela peut paraître évident, mais c’est malheureusement une dérive constatée au fil de certaines discussions qui sous prétexte de nous libérer de la « binarité » (bonne idée !) finissent par nous enfermer dans une « non binarité » où n’ont pas lieu d’exister les ressentis farfelus des personnes trans comme moi qui se complaisent dans leur binarité médicalement assistée… Et cette dérive déjà largement évoquée dans mes deux articles précédents sur ce blog prend peut-être source dans ce langage, imposé avec force dans les échanges parce que les termes que nous utilisons parfois seraient soi-disant « discriminant » et/ou « préhistoriques ». Mais je laisse le mot de la fin – en m’y associant sans réserves – à Butch Cassidyke qui le mérite bien !

Bref, tout ça pour dire que cette nouvelle politique du «non-binarisme» à tout crin mais qui ne veut strictement rien dire (ou tout, c’est selon) a, à mon sens, les mêmes travers que le queer.

Cela dit, ça veut pas dire que je méprise les personnes qui sont vraiment sur une identité non-binaire, intergenre, ou transgenre (selon la définition que je trouve pertinente donnée plus haut) qui vivent en permanence des trucs sans doute super complexes […].

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6 réflexions au sujet de « questions de vocabulaire…(où l’on reparle de binarité !) »

  1. Belle analyse ! On voit bien les connotations complexes qui se jouent dans ces presque-synonymes !
    Cela me fait penser à… j’explique. C’est « Centre Georges Pompidou » mais les gens disent Beaubourg. C’est « Centre Pierre Mendès-France » et les gens disent Tolbiac. C’est « Bibliothèque François Mitterrand » et les gens disent BNF.
    C’est transgenre, transsexuel, etc. et les gens disent « trans ».
    Dans les trois premiers cas, les gens refusent instinctivement le patriarcat, les grands noms des grands hommes la patrie reconnaissante, etc. Ils refusent aussi le mensonge ou le flottement : c’était pas Georges l’homme de l’art, mais sa femme, tout le monde le sait, et c’est Chirac qui a inauguré la BNF. Et ils préfèrent toujours parler de lieux que de noms de personnes.
    Dans le quatrième, l’abréviation, comme vélo ou cinéma, a tout pour devenir un mot courant à part entière. Un trans, une trans, elle est trans, ils sont trans. Un mot sans genre ni nombre. Un mot qui pourrait supporter le fameux « iel », pronom personnel né de la réunion d’elle et il : « iel est trans », ou l’avènement de l’ère cyborg !
    Un article sur Donna Haraway et l’avènement de l’ère cyborg pourrait-il avoir sa place ici ? J’y pense !

  2. Mesdames, messieurs, superpositions quantiques, déviants, déviantes, alliages binaires, bien le bonjour ! Coline, ici Léo ! Un certain Nicolas m’a trans(hyphen)mis l’adresse de ce blogue qui mon foie est très passionnant. Il y a tant à dire, et tu en dis déjà beaucoup, que je ne dirai rien de plus, faute de temps, que (r)appeler un joli théorème d’algèbre (non, pas le coup du Thé au harem, on ne passe pas sans retenue des maths au cinéma, le mélange des genres serait malvenu, ah!) : « il existe des homomorphismes à la fois épiques et moniques mais qui ne sont pas des isomorphismes », sur lequel on peut longuement méditer. En fait, en bavard impénitent, je reviendrai, si je suis bienvenu chez les malvenus mâles venus et trop velus, pourfendre fentes infendues et indéfendues, excroissances théoriques, parties réelles ou imaginaires, car il n’est pas de bon débat quand tout le monde est d’accord, n’est-ce pas 🙂 ? Cela dit, je vois que vous avez déjà commencé à vous crêper le chignon, donc en attendant de revenir assassiner la veuve et l’orphelin, je m’en fais pousser un pour donner plus de prise aux mains crochues des théoriciennes du genre 😉 Plus sérieusement, je trouve que ce que tu dis est très intéressant et j’aimerais avoir le temps de réagir longuement, ce qui n’est pas le cas pour l’instant. Ça c’est pour la théorie. Sur ce que tu vis, et que tu décris si bien : quale bella donna !
    Tschüss et à très vite autour d’un tonneau de bière de garde (républicaine) ou d’un quintal de queer breton !

    cj

    • Coucou Coline d’Alaska ! Euh, je crois que je me suis mal exprimé… ou plutôt qu’il n’y a pas trop de place pour le second degré ici. Je ne vais quand même pas me faire pousser un chignon pour venir vous le crêper :o) Non mais oh quoi! Quant au jugement et aux grandes vérités triomphantes! J’hallucine! Bref. Bise et bonne brise!

    • tu sais bien pourtant que je n’ai aucun humour ! (mais avoue que quand on ne te connait pas ce n’est pas si évident de saisir le troisième degré…) Et pour ce qui est de te laisser pousser le chignon, c’est dommage je commençais à m’habituer à l’idée !
      Au plaisir de te lire !!!

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