Un jour parfait (nouvelle)

Andrea enfonça la seringue dans sa cuisse avec sa grimace habituelle. Mieux valait qu’elle le fasse elle-même. Evidemment, elle aurait pu aller régulièrement au centre, après tout une piqûre toutes les trois semaines ça se gère aussi bien, dans un emploi du temps, que le coiffeur pour un petit mec branché.  Mais elle préférait, dans cette affaire, se prendre en charge au maximum. Même si de toutes façons on ne coupait pas à la visite médicale tous les trois mois.

Eh bien ! Ils seraient contents, dans quatre jours, à la visite médicale. Les poils de son torse avaient poussé, masquant un peu le carnage qu’avait été sa mammectomie. Maintenant qu’on pratiquait cette opération à la chaine, il n’était plus question de fines cicatrices et d’aréoles du sein délicatement préservées. Il y avait de quoi sourire, quand on pensait au temps où les femmes pratiquaient la réduction mammaire, rêvaient de seins petits, harmonieux, féminins, et multipliaient sur les forums de délicats témoignages sur leurs marques préférées de crèmes cicatrisantes.

Bon, le torse, ça allait. Les aréoles avaient été coupées en deux puis maladroitement recousues, avec un décalage notable entre les deux moitiés. Mais peu importait, car tout le monde était à la même enseigne depuis que cette opération de routine était confiée aux stagiaires en 3e année de médecine. Les diplômés se réservaient pour le dickclit, un travail plus délicat de création d’un sexe entre mâle et femelle, avec option minibite ou maxiclito, selon le goût.

Andrea frappa à grands coups la cloison pour réveiller sa colocataire, Jules, qui avait le sommeil lourd à cause de son boulot de terrassière. Jules, qui passait sa vie courbée sur un marteau-piqueur, était magnifiquement musclée sans avoir besoin d’aller à la salle du sport, qu’Andrea devait en revanche fréquenter assidument puisqu’elle travaillait dans les assurances. Heureusement, les deux heures de muscu par jour étaient prévues dans le contrat de tous ceux qui travaillaient dans le secteur tertiaire.

–       Eh ! Jules ! L’heure de la piqûre !

Jules grommela que sans un café d’abord, elle prenait le risque de refuser la piqûre et de finir sur l’île d’Oléron en camp de redressement, condamnée à ne bouffer que des huîtres et à passer sa vie à glisser dans les algues au milieu de CRS sur-entraînés. Andréa rit de la blague rituelle et accepta de préparer le café pour elles deux.

Jules déboula dans la cuisinette en pantalon de chantier kaki et marcel rose tendre, une fantaisie de la mode qui avait un succès fou en ce moment chez les ouvrières du bâtiment. Elle était petite, râblée, enjouée. Des carrés de chocolat sculptaient son torse parfait, que sa petite taille mettait paradoxalement en valeur.

–       On garde un peu de café pour Bruno ?

–       Elle est déjà partie !

–       Et sa piqûre ?

–       Tu sais, elle, elle préfère aller au centre.

–       Qu’est-ce qu’elle est douillette notre Bruno ! Bon, c’est pas le tout, moi, dans quel tiroir ai-je foutu ma seringue ?

–       T’es toujours aussi bordélique !

Andrea enfila son complet gris clair avec une petite cravate tandis que sa copine s’injectait la Testo Plus© en poussant des hurlements de colosse de foire, histoire de faire rire la galerie. Jules avait toujours eu cette vis comica, même quand elle était petite, à l’école primaire, avec ses deux nattes blondes et son visage de poupée.

–       Hé, Jules, c’est l’heure de Minute, les filles ! Allume la télé !

L’émission existait depuis leur plus tendre enfance. Chacune d’elle, pendant qu’elle était encore chez ses parents, l’avait regardée tous les matins, avant de partir à l’école. Même arrivées à l’âge adulte, et vivant ensemble en colocation, elles ne pouvaient pas s’en passer. C’était la meilleure émission de conditionnement pour les filles, et paradoxalement la plus courte. Elle ne durait pas plus de cinq minutes.

Blotties au creux de leur canapé, elles savourèrent le générique : on voyait une sorte de marchand de sable qui plantait des choux bleus et des choux roses sur un nuage. Puis un type souriant présenta Théo, une petite fille de dix ans.

–       Alors, Théo, qu’est-ce que tu dis de Spiderman ?

–       Spiderman, c’est interdit pour les petites filles !, affirma l’enfant d’une voix flûtée. C’est pour les garçons parce qu’ils sont forts !

–       Alors, Théo, tu voudrais être un garçon ?

–       Bien sûr ! Tout le monde maintenant veut être un garçon !

–       Tu sais à quel âge tu auras le droit de devenir un garçon ?

–       A 16 ans !

–       Bravo Théo ! Alors, tu as hâte d’avoir 16 ans et de devenir un garçon !

–       Oh oui !

Les deux spectatrices rirent de l’ingénuité de Théo. Elle était vraiment charmante cette petite ! L’émission s’acheva sur un mot de la mère, Yann, un homme d’une quarantaine d’années aux cheveux coupés très courts et aux yeux d’un bleu magnifique. Elle était contente de sa Théo, bien adaptée au monde d’aujourd’hui !

Le marchand de sable revint pour un rapide générique, transformant d’un coup de baguette magique les choux roses en choux bleus. Les deux filles éteignirent la télé et se séparèrent pour la journée : Jules avait un chantier et Andrea devait traiter pas mal de dossiers avant midi.

Sur le quai du métro, Andrea repensa à l’émission du matin. La mère de Théo avait subi sa transition de femme vers homme seulement après avoir eu un enfant… Elle faisait partie des dernières de sa génération à être dans ce cas. Andrea se dit qu’à présent que toutes les femmes étaient obligatoirement opérées et placées sous Testo Plus© dès l’âge de 16 ans, plus aucune femme n’aurait d’enfant. Elle savait que c’était une très bonne chose, parce qu’elle l’avait entendu dire dans tous les programmes de prévention humanitaire. Cette mesure devait permettre la réduction planétaire du nombre des humains, dont le nombre croissant détruisait la planète, qu’il fallait sauver.

Andrea était bien d’accord pour sauver la planète. Elle ne voyait pas comment on aurait pu prétendre ne pas vouloir sauver la planète. Dès lors, il fallait bien subir la transition FtM, même si on n’en avait pas envie. Pour sauver la planète !

Est-ce qu’elle en avait eu envie, elle ? Oui, et non. Elle adorait, dans l’intimité gouailleuse de la colocation, avec Jules et Bruno, employer encore le pronom prohibé « elle ». Après tout, elles s’étaient connues à l’école primaire, toutes les trois, elles ne pouvaient pas  changer comme ça leur manière de se nommer entre elles. Cela avait été particulièrement dur pour elles, cette transition. Elles étaient de la première génération, celle qui essuyait les plâtres, celle qui avait dû changer de prénom. Dans leur enfance, elles s’étaient appelées Célia, Coline et Anaelle. Plus trace, nulle part, de ces anciens prénoms. Le changement d’identité n’avait pas été si facile, mais d’un autre côté, elles étaient des pionnières. Il faut bien commencer un jour…

Andrea se dit que cette petite Théo, elle, au moins, n’allait pas subir la transition FtM comme quelque chose d’un peu inquiétant. Elle était née dans le mauvais genre, elle portait déjà son prénom masculin, on arrangerait son problème à 16 ans. Tout était prévu pour atteindre l’idéal de perfection masculine, même si on était née fille. Maintenant, grâce à la science, les erreurs de la nature, comme une naissance féminine, se corrigeaient très facilement.

De toutes façons, c’était dans l’air depuis longtemps, si on regarde l’évolution historique, se dit Andrea en entrant dans le hall de Mardéfaf, la société d’assurances où elle travaillait – où il travaillait : franchies les portes de la vie sociale, Andrea était il. Ma propre mère, qui n’était même pas trans mais qui était écrivain, la malheureuse, était bien obligée de prendre un prénom masculin pour survivre dans le milieu éditorial de la SF, par exemple. Finalement, à l’époque, les femmes n’avaient déjà plus le choix. C’était être un homme, ou crever.

Il sourit en entrant dans son bureau paysagé, et s’apprêta à saluer ses collègues avec gentillesse. Eh, souviens-toi que t’es un mec, Andrea ! se morigéna-t-il. La règle d’or, à la Mardéfaf comme ailleurs, était de ne pas se faire distinguer comme FtM au milieu des hommes bio. Tout le monde était à la même enseigne.

Andrea calqua son comportement sur celui de tous les autres, et s’assit pesamment en éructant un vague bonjour, auquel lui répondirent des grognements indistincts. Il renifla, écarta posément les jambes, alluma son ordinateur et se mit à écrire en intranet. Depuis que les mails étaient devenus payants, on les réservait pour les cas graves.

Bon ! Affaire monsieur et monsieur Decavrage, cinquante ans, couple ancienne formule patriarcale avec mère porteuse opérée tardivement etc. etc. etc. Je vois, OK. Comme la mère de Théo. Deux enfants. Un des mômes est responsable du dégât des eaux qui a détruit leur appartement. Bon, ils sont couverts car ils avaient pris la garantie Casse-enfants. Une franchise, et aux suivants. Monsieur Loudun. Ne peut pas prendre sa Testo plus©, le  chéri, cause risque cardio-vasculaire. Ils vont nous emmerder longtemps, avec leur risque cardio-vasculaire ? Encore un qui veut se défiler. Rien à faire. Il va la prendre, ce Loudun, sa TestoPlus©, comme tout le monde. C’est incroyable le nombre de ceux qui essaient de passer au travers des mailles du filet ! Tu continues comme ça, tu vas te retrouver à Oléron, mon gars. Tu l’auras bien cherché !

Bon, après ? Une plainte du comité des femmes a été déposée, etc… Hein ? C’est quoi ce cirque ? Je vais transmettre au service juridique. Qu’est-ce que ça peut bien être, un comité des femmes ? Il n’y en a plus, de femmes ! Ca n’existe plus, aujourd’hui. C’est vraiment n’importe quoi ! Encore des travesties, je parie… Des FtM qui se la jouent nostalgiques, ou même des mecs bio qui se déguisent. Incroyables. Ils vont se faire déporter, ces types, c’est tout ce qu’ils vont gagner. Enfin. Tant pis pour eux. J’aimerais pas être à leur place au moment où les CRS vont les chopper.

Quoi encore ? Qu’est-ce que tu veux, Roger ? On ne peut jamais travailler tranquille, dans cette boîte ? Faut toujours qu’on soit dérangés ? Tu veux que j’arrête d’aboyer ? Et toi, peut-être, tu arrêtes, toi, d’aboyer ? Hein ? Hein ? On s’entend plus ? Bon, d’accord, dis ce que t’as à dire, mec, crache-la, ta valda ! Allez, grouille, j’ai pas que ça à faire !

Attends, répète, là, j’y crois pas.

Un festival de cinéma ?

Le patron veut qu’on monte un festival de cinéma ?

Réunion des managers c’taprem après la muscu ?

Putain, bordel, couille nue ! Ils ne savent plus quoi inventer !

« Bon les gars, un peu de silence ! Je vous explique mon idée. On va monter un festival de cinéma. Des vieux films, genre Légion ou Le Choc des Titans. C’est pour renforcer le moral des troupes. A cause de ce comité des femmes, dans l’île d’Oléron. Eh oui. Vous pensez bien qu’on n’a pas pris ça au sérieux, un comité des femmes alors que les femmes, ça n’existe plus aujourd’hui ! Bon, il faut que je vous explique, c’est un groupe de déportées d’Oléron qui fout le bordel depuis là-bas sur les réseaux et qui infiltre les entreprises. Ne me demandez pas comment ils se débrouillent, pardon, elles, mais il semblerait, je sais pas, ça doit être du hacking informatique, bref ils, enfin elles, si on veut, arrivent à écrire des mails gratuits et à inonder les boîtes des éléments les plus fragiles, chez nous. Je ne vous demande pas si vous en avez reçus ; ça m’étonnerait, ce genre d’engeance frappe en-dessous de la ceinture, pas les managers, les agents, ceux qui ont les plus bas postes et les plus bas salaires. Bon, pour enrayer subtilement, on s’est dit qu’un peu de propagande ferait du bien. J’ai imaginé un retour aux sources, des bonnes fictions patriarcales américaines du siècle dernier, ça vous va ? »

Le patron mesurait 1 m 80 et chaussait du 42 mais ce n’était pas rare, à présent, chez les FtM. Avec les progrès de la médecine, tout le monde était devenu plus grand et plus beau.

–       Bon, si vous voulez bien, on va les visionner, ces films. Vous notez toutes vos remarques et on débriefe. Traînons pas. On monte le festival pour la semaine prochaine, on banalise la journée et on oblige tous les gars à y assister.

Andrea passa l’aprem dans la salle obscure avec les autres managers, à regarder les films de propagande patriarcale américaine du siècle dernier, à noter ses remarques et à débriefer. Il trouva ces fictions rudement efficaces : l’homme était systématiquement valorisé et la femme, qui existait encore à l’époque, servait déjà uniquement à la décoration intérieure. Ou alors elle était un monstre de l’espace, vite remise au pas par un petit mec. C’était vraiment de très bons films. Astucieux, cette idée d’utiliser la fiction cinéma pour la propagande. Le patron était vraiment un type très fort.

Avant de prendre le métro bondé de mecs pour rentrer chez lui, Andrea s’acheta un steak surgelé. Il était tout seul, ce soir : Jules avait une soirée et Bruno allait voir son nouveau copain, Frédéric, qui habitait en banlieue vers Corbeil. Il allait sûrement y passer la nuit. Et lui, Andrea, qu’est-ce qu’il pouvait bien faire de sa soirée ? Le foot à la télé ? Bah, il y avait longtemps que les matches ne l’intéressaient plus, même s’il faisait semblant d’adorer ça, comme tout le monde. Mater un porno ? Tous ces mecs englués dans d’autres mecs finissaient par lui donner la nausée. Il n’était pas tellement sensuel, en fait. Il n’avait pas de petit ami, il ne flirtait pas sur son lieu de travail comme Jules qui, lui, aurait bien voulu avoir une relation et cherchait activement un partenaire. Pas facile d’avoir des relations sexuelles quand on n’est pas excité par la sodomie, se dit-il en soupirant. Mais quoi, il n’y avait pas d’autre moyen.

Alors les jeux vidéo ? Andrea adorait les jeux vintage remastérisés, genre Assassin’s Creed ou Grand Theft Auto.

Il alluma son ordinateur et ouvrit finalement Super Mario Galaxy. Le héros devait délivrer une princesse. Andrea se dit que c’était marrant : la même histoire que dans les vieux films américains. Il se souvint de son travail de l’aprem. Quelqu’un avait demandé ce que voulait dire un mot ancien, « sexisme ».

Personne ne savait.

Andrea joua plusieurs heures, puis il alla se coucher. Dans trois jours, la visite médicale obligatoire. Eh bien, il aurait campo au boulot ce jour-là pour y aller ! C’était toujours ça de pris.

[Photo : Détail remanié de l’affiche du film The Clash of the Titans, 2010.]

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