Les suicidés de la société


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Titre d’après Antonin Artaud « Van Gogh le suicidé de la société » 

L’euthanasie ne peut pas être un choix

On peut comprendre que dans certains cas de souffrance physique extrême, il est acceptable de laisser une personne déterminer la fin de sa vie. Mais avant de considérer positivement cette décision, il est normal de s’assurer que tout à été fait pour supprimer les causes de la souffrance subie. Il faut en premier lieu traiter la douleur, et la souffrance, avec tous les moyens disponibles. Il faut commencer par ça. Ce n’est pas de l’acharnement, c’est simplement s’assurer qu’il n’y a plus le choix. Quand il n’y a plus d’alternative, la décision d’en finir sera moins lourde à prendre. Il restera toujours des cas où aucun traitement n’est possible, ou une souffrance ne peut plus trouver de soulagement et il paraît censé et humain, face à ces cas exceptionnels, de laisser la liberté à chacun de refuser de supporter l’insupportable.

D’un autre côté, il vaut mieux s’assurer que quelqu’un ne demande pas à être « suicidé » parce que sa souffrance serait liée au sentiment de ne plus être utile à la société, d’être un poids et une charge pour les autres. Dans ce culte de l’efficacité et du corps performant que nous vivons, rien ne garanti que ce n’est pas ce genre de culpabilité qui conduit des personnes à vouloir en finir. Se sentir inutile est un facteur de souffrance, et se rendre compte que l’on peut devenir pour ses proches un facteur de tracas est pour certains une souffrance insupportable. C’est un sentiment qui peut être ressenti violemment par certains malades graves, qui passent d’un position de sujet agissant dans la société à un statut d’objet inutile aux autres.

Le suicide n’est pas une affaire privée

Le film « La Ballade de Naramaya » est une évocation d’une forme de suicide rituel et culturel imposé par un groupe à ses membres atteignant l’âge de 70 ans. Ce rituel est intériorisé par chacun, et vient le temps où l’on doit prendre le chemin de la montagne Naramaya pour en finir. Dans ce film qui ne décrit probablement qu’une légende, les personnes âgées dans la société japonaise ancienne doivent disparaître au bénéfice de la survie du groupe. Partir un jour dans la montagne et ne plus revenir.

C’est un sujet traité avec beaucoup d’humour dans le film « Little Big Man ». Dustin Hoffman, devenu grand chef indien, déclare un jour de grand soleil que « c’est un beau jour pour mourir ». Il s’en va alors seul sur la montage. Il s’allonge au sommet, sur le sol et attend la mort. La mort ne vient pas. Il attend et finit par s’endormir. Réveillé par la pluie, il devra redescendre en catastrophe vers la vallée pour trouver un abris et contiuer à vivre, bon gré mal gré.

Ces exemples tirés de fictions nous font réfléchir à ce que peuvent représenter les contraintes des traditions sur les individus.

La liberté individuelle et l’autodétermination ne doivent pas conduire à laisser les personnes dépressives se débrouiller seules, et à accepter sans rien faire leur décision d’en finir. Nous pouvons nous trouver face à des discours de personnes dépressives évoquant la mort, quelquefois avec volupté, comme un appel à la fin de leur souffrance. Faire semblant de ne pas comprendre, minimiser cette parole, parler d’autre chose, ne pas déclencher une discussion claire sur cette envie de suicide est une erreur, qui peut conduire quelqu’un à accentuer cette expression de souffrance en faisant une tentative de suicide.

Que dire des suicides « ratés » ? Ils ont à considérer comme une autre expression de cette volonté de mourir, et il est nécessaire de prendre cette expression en compte, ni plus ni moins que l’on est conduit à le faire lorsque quelqu’un évoque plus ou moins clairement cette volonté d’en finir.

C’est cela refuser le règne de l’indifférence. Et ce n’est pas une atteinte à la liberté individuelle puisque cette volonté de suicide n’est pas qu’une affaire privé, mais un acte social.

Il est souvent possible de réagir avant et de pousser les personnes qui effleurent le sujet pudiquement à exprimer les choses le plus directement possible, en posant la question de savoir si oui ou non, la personne est en train de vous dire qu’elle veut mourir. Il ne faut pas hésiter à utiliser les mots les plus clairs, et sans métaphore. On peut sans violer la personne lui rappeler que certes, le suicide mettrait un terme à sa souffrance, mais que ce ne serait que d’un intérêt limité car elle ne serait alors plus là pour profiter de la fin de sa souffrance. Donc elle passerait de la souffrance au néant sans tirer aucun profit de son suicide. Quand on parvient à faire sentir que la vie est faite de cycles et que les envies de suicides liées à des périodes dépressives peuvent rapidement être suivies d’embellies lorsque les causes de la dépression sont supprimées, l’envie de suicide peut faiblir et laisser le temps d’attendre la prochaine bonne vague.

Un suicide raté est un cri d’alerte qui doit réussir. On peut aussi réussir un suicide qu’on aurait préféré rater. Il y a des conduites suicidaires, une absence de décision claire de suicide mais une prise de risque qui augmente les « chances » de mourir rapidement. J’ai vécu personnellement ce genre de chose, mais je n’ai jamais pris la décision de me suicider car la curiosité m’a toujours poussée à vouloir connaître la suite de l’histoire.

Comment ne pas de venir un « suicidé de la société » ?

Dans le cas de la transidentité, il est frappant de constater que de commencer une transition permet bien souvent de voir les choses complétement différemment du jour au lendemain et supprime d’un coup un énorme facteur de dépression.

Je ne peux pas rapprocher transition et suicide, tout oppose ces deux parcours. La transition est une aspiration à la vie, un désir de reprendre en main sa destinée, alors que le suicide marque exactement l’inverse : la volonté d’abandonner tout contrôle sur son corps et sur son destin. Je ne mets aucun jugement dans ce constat, mais je refuse de les traiter à égalité. Oui pour moi le suicide est un renoncement, sans doute quelquefois justifié, mais c’est loin d’être toujours le cas.

On voit par les exemples trouvés dans certaines civilisations que la décision du suicide n’est pas un acte individuel et privé, mais bien un acte politique et inspiré par la culture. C’est la même chose dans nos sociétés occidentales. Les causes de ce désir de quitter le monde sont bien souvent liées à un malaise social : chômage, précarité, endettement, mauvaise santé, douleur, solitude, manque de reconnaissance. Tous ces facteurs peuvent être réglés bien souvent par des décisions politiques. Si l’on prend encore une fois l’exemple de la transidentité, c’est très net. La reconnaissance de l’identité profonde d’une personne lui permet de sortir rapidement de sa souffrance.

Ne nous résignons pas à accepter le suicide. Ce n’est que très rarement une décision individuelle éclairée et qui ne peut avoir d’autre alternative. Le suicide est trop souvent lié à un sentiment d’impossibilité de continuer à vivre tel que l’on est dans un environnement donné.

Le suicide est une conséquence politique de l’oppression d’un système sur les individus.

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3 réflexions au sujet de « Les suicidés de la société »

  1. Article fort intéressant et bien argumenté, qui fait un contrepoids intéressant avec l’autre, peut être plus pessimiste, posté également aujourd’hui. Ce qui a pour conséquence de « rééquilibrer » et diversifier les opinions émises sur le blog sur cette épineuse question, et c’est une très bonne chose je crois. ^^

  2. En plus du film « La Ballade de Narayama » concernant l’euthanasie, on peut aussi citer le film « Soleil Vert ». Film beaucoup plus pessimiste puisqu’il s’agit de se débarrasser des personnes âgées sur une planète surpeuplée et où l’environnement est détruit. Et où l’on voit que l’on propose aux « euthanasiés » de vivre, ou revivre un dernier bon moment avant de mourir.

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