Tu m’attends au rayon livres pendant que je fais les courses ?

Photo de Philippe Pullman en provenance du site Elbakin.net

Dans la vraie vie, les petites filles patriarcalisées qui aspirent à de plus vastes horizons ne trouvent pas de livres pour elles au supermarché géant du coin. Elles ont Barbie, des mariages roses, des petits habits et des trucs « de fille ». Et elles ont A la croisée des mondes de Philippe Pullman, véritable bombe avec un ruban autour, comme disait Breton à propos de Frida Kahlo.

A la croisée des mondes est un traité théologico-politique digne du meilleur Spinoza, qu’on trouve en hypermarché. Il clame lui aussi « Dieu, cet asile d’ignorance », balayant toutes les velléités de « sacré » mircéaliadisées et de « retour du religieux » – soubresaut d’agonie du patriarcat mourant qui en veut encore et encore. A la croisée des mondes, c’est un livre féministe qui se déguise en roman de SF-fantasy, genre ordinairement patriarcal. C’est un roman qui fait de l’entrisme dans un genre populaire, et qui met entre les mains des petites filles d’Auchan et de Carrefour une arme, une vraie, soudain, au milieu du matraquage ordinaire répétitif des « produits » calibrés pour les maintenir dans le rang.

Trois tomes de liberté dans une traduction qui n’a pas compris grand-chose (qui masculinise les personnages féminins par conformisme patriarcal involontaire, par exemple…) mais c’est déjà ça et c’est déjà merveilleux. Trois tomes qui ont l’air bien innocents – de la littérature « pour la jeunesse » ! – trois tomes qui gagnent un combat politique sur le terrain de la culture : enfin une histoire de fille ! Enfin la plume d’un homme féministe qui rejette la soupe patriarcale, ce rata ordinaire de l’armée des ombres !

Le genre fantasy-SF est patriarcal dans le contenu : c’est l’histoire d’un mec, il est le plus fort, il sauve la fille, il est le roi et le guide. Il est patriarcal dans son fonctionnement : les 7 ou 8 prix par an du festival des Utopiales, par exemple, qui couronnent les meilleurs livres du genre sont invariablement attribués à des mecs depuis la création de ces concours. Si vous ne me croyez pas, si vous vous dites quand même, c’est pas possible, on n’en est pas là, toute de même, il suffit d’aller vérifier sur Wikipédia. Jami une femme n’a eu un prix aux Utopiales, jamais !

La fantasy-SF souffre quelques exceptions à cette double loi, qui veut que ça parle d’un mec et ça valorise concrètement les mecs. Par exemple, Charlotte Bousquet  raconte des histoires de filles et elle est féministe. Elle a été remarquée aux Imaginales – festival dirigé par une trans, Stéphanie Nicot : est-ce un hasard ? – et c’est parce que Charlotte Bousquet s’est distinguée dans un festival dirigé par une trans que j’en parle ici. On pourrait citer aussi  La Moria de Loevenbruck, au propos ouvertement féministe. Et pendant que j’y suis je peux me citer moi-même : j’ai réussi à voir publier un roman de fantasy-SF décalée gouailleuse et féministe, La Vestale du calix, ce qui n’aurait pas été possible sans… mon éditrice, je dis bien -trice, Mireille Rivalland, à l’Atalante.

La droite ligne du patriarcat continue à sévir mais ça s’organise donc en sous-main, ça se tricote, ça s’influence. D’où le caractère clé d’un essai de Donna Haraway intitulé Manifeste cyborg, qui explique pourquoi ça va plus être possible de continuer comme ça  la narration, la fiction, le storytelling qui nous baigne et nous « immerge » : les pubs, les romans, les discours.

Prochainement : sommes-nous à l’aube de l’ère cyborg ?

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3 réflexions au sujet de « Tu m’attends au rayon livres pendant que je fais les courses ? »

  1. Terry Pratchett (le grand, en ce qui me concerne) a, sous couvert d’héroïco-fantasy comique, donné la première place à des femmes de tout poil (vieilles sorcières lubriques, jeune cantatrice obèse, petite fille « mage ») dans de nombreux tomes de ses annales du Disque-Monde.
    Et notamment dans « la huitième fille » qui (intelligemment, je trouve) abordait la place des femmes dans la société et les limites qu’on veut leur donner. J’avais beaucoup apprécié avant même de me pencher de plus près sur le féminisme…
    Et j’ai aussi lu récemment la saga d’Ewilan, de Pierre Bottero. Une jeune fille surdouée qui en vient à sauver tout un monde à la place de son frère. Les petites filles ont de quoi (bien) lire, pour peu qu’elles aiment la SF-fantasy ! 🙂

  2. On peut aussi lire la Vestale du calix,2011, l’Atalante (l’éditeur de Prachett), même perspective ! Oui, la SF fantasy peut être une bonne introduction du féminisme ! Et aussi Mimosa de Vincent Gessler.
    Mais il faut savoir la choisir et peut-être on devrait proposer une liste des oeuvres lisibles dans la perspective qui nous intéresse, car il y a quand même 89% (allez, au hasard) de merdes patriarcales bien moulées dans des genres de l’imaginaire…

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