Le « E ».

(02 février 2011)

Je l’ai rencontré il y a 3 semaines environ… Ce n’est pas un coup de foudre ; on ne peut pas dire qu’il y ait d’amour, ni qu’il soit particulièrement séduisant, ni qu’il me plaise, mais pourtant, je me considère paradoxalement comme très chanceuse, puisque j’en ai dégotté un qui est disponible, et capable de me tenir par le bras dans la rue, de passer sa main dans mes cheveux au resto ou dans un bar, de m’embrasser « devant tout le monde »…

Et ça (en tant que personne anormale, déshumanisée, et mal sexuée) c’est malheureusement tellement rare que ça mérite bien que je donne toute les chances possibles à cette « rencontre » qui n’a pourtant vraiment rien d’exceptionnel.

On se découvre petit à petit, il est plutôt gentil, prévenant, attentionné… Nous passions l’après midi ensemble chez moi, et tandis que je lui apporte un café, il me répond : « merci tu es mignon »…

Je reprends tout de suite sa faute d’accord de genre avec un petit sourire: « Non ; mignonne ». Il s’excuse… Son erreur a « glissé » sans trop faire mouche, parce que bon… ça peut arriver à tout le monde de se tromper… Il n’a pas fait exprès, ce n’était pas dit méchamment.

Quelques instants plus tard, nous parlions d’un concours, et il me demande : « Tu es inscrit ? »

Et là, dans un soupir, j’ai à nouveau corrigé d’une petite voix faiblarde :    « Inscrite ».

J’ai arrêté de parler, allumé la télé, posé ma tête sur ses genoux, et j’ai fait comme si tout allait bien ; mais plus rien n’allait.

Et si juste avant ce moment là, je l’avais un tant soit peu aimé, dès l’instant de cette seconde faute d’accord, je ne l’aurai plus aimé du tout.

Je n’avais plus envie de le voir, ni qu’il me touche, ni qu’on se parle… C’était devenu un étranger… Un des « autres », pour qui je suis un pénis avant d’être une personne, et avec qui je préfère éviter le moindre rapport.

J’avais besoin qu’il parte, pour ne surtout plus le voir pendant quelques temps… Et j’étais bloquée là, incapable d’exprimer ce que je ressentais, la tête bloquée sur ses genoux à fixer un écran pour ne plus avoir à le regarder lui, et pour que lui ne puisse plus non plus voir mon visage.

Effondrée ; dégoûtée ; déchiquetée ; ravagée ; anéantie ; en miettes à cause d’une petite lettre, dans un petit mot, d’une petite phrase, qui remettait soudain TOUT en question…

Une petite lettre qui changeait soudain tous mes sentiments et tous mes ressentis profonds. Une petite lettre qui faisait la différence entre ses évidences et les miennes, et qui les rendaient définitivement inconciliables.

Une petite lettre dont l’absence m’a fait l’effet d’un « bug dans la matrice », mettant à jour le fait qu’on ne vit pas dans la même réalité lui et moi, et que ces deux réalités sont incompatibles, au delà de toute explication rationnelle.

En attendant que le film passe, j’ai eu le temps de me dire que même si j’avais eu des seins énormes, une gueule toute refaite, ou que j’avais sacrifié ma bite pour me faire mettre un trou à la place, d’une part ça n’aurait pas forcément empêché l’incident d’avoir lieu, et d’autre part, le résultat aurait été exactement le même. (Voir probablement pire).

J’ai attendu patiemment la fin du film, je me suis levée, je l’ai embrassé avec un sourire factice pour lui signifier de partir, avant qu’il ne s’en aille finalement ; et j’ai refermé la porte à double tour.

Enfin seule, je me suis déshabillée entièrement, en laissant mes chaussures, mes vêtements et mes bijoux traîner ça et là sur le sol ; j’ai été me débarbouiller le visage dans la salle de bain en prenant bien soin de ne pas croiser mon propre regard dans la glace afin de ne pas fondre en larmes toute de suite.

Si j’avais eu des loches en silicone, j’aurai voulu les arracher aussi pour les jeter par terre, à leur place, avec les trucs inutiles, stériles et insignifiants… Mais je me suis contentée de griffer mes petites miches de rat aux hormones qui ne ressemblent à rien, comme pour les punir de n’avoir pas su me faire mériter ce « e »…

A 19h 15 je me suis couchée, pour enfin pleurnicher en enlaçant le polochon, et attendre que (comme d’habitude) tout recommence inexorablement le lendemain.

Je ne pense pas que la transidentité soit une maladie mentale en soi. Par contre, je pense que le fait d’être transgenre est en train par ricochet de me rendre barge petit à petit, parce que tout me semble de plus en plus insupportable. Même ce genre de minuscule incident.

Je vois se rapprocher inéluctablement le moment de croquer du prozac pour simplement supporter d’affronter une nouvelle journée, ou pour ne pas devenir violente envers mes proches et surtout envers mes « moins proches »… Le moment d’abandonner ma personnalité intenable pour m’exiler sur les nuages isolés de paradis artificiels, qui m’empêcheront enfin d’être moi, sans pour autant que j’en ai conscience.

J’attends. Je n’ose même plus bouger. Marre de ramasser d’imprévisibles coups. Envie de ne rien gérer. Pas de courage, rien. Juste besoin de dormir pour ne plus avoir à penser, pour ne plus avoir à supporter ni les gens, ni l’environnement, ni la vie. (Je ne sais même pas vraiment ce que j’attends, parce que finalement je m’aperçois avec une certaine légèreté qu’absolument plus rien ne me fait envie, et que je n’ai même plus aucune ambition de bonheur particulière quand j’y réfléchis ; je m’en fous. J’en ai marre)… J’ai l’impression que même avec une vie meilleure et tout ce qu’il faut pour être heureuse, je n’arriverai toujours pas à l’être… Il y a sans doute un gros souci. Et ce souci vient de moi. Mais j’ai plus la force ni l’envie de chercher à changer, évoluer, progresser ou régresser. Tout ça est fatiguant pour rien. Donc j’attends.

J’attends d’avoir enfin fini de perdre complètement la totalité du temps qu’il me reste.

J’attends qu’un des toubibs chez qui je défile à longueur de semaine me colle une ordonnance d’antidépresseurs et de somnifères sous le nez pour m’enfiler tout ça derrière la cravate et fuir enfin « Camille ». Parce que je n’aime pas plus cette vie ci que celle d’avant, ni qu’aucune autre que l’on pourra me proposer.

Epilogue : J’ai tellement besoin d’un ersatz de reconnaissance sociale que demain soir, je ressors boire un verre avec lui. Je m’accroche à ce type comme à un bout de bois vermoulu en plein océan, juste pour ne pas sombrer tout de suite… Sourires convenus, baisers nécessaires, et mots doux hypocrites mais indispensables… Et tout ça pour « me montrer » encore un peu dehors au bras de quelqu’un, afin d’afficher une prétendue « normalité », et tenter une dernière fois de faire redémarrer la dynamo du bonheur qui semble malheureusement bloquée… Tenter (par erreur sans doute) de m’insérer à tout prix dans une réalité qui n’est certainement pas la mienne.

Je me dégoûte ; mais vraisemblablement plus pour longtemps.

(Le lendemain)

Comme je l’avais indiqué en épilogue de mon post, j’ai revu ce garçon hier soir, et l’incident ne s’est pas reproduit. Rien de vraiment intéressant à rapporter ici de cette soirée ; la « suite » se situe en fait quelques heures avant. Chez le psy.

Comme cet incident m’avait quelque peu ravagée, il m’a semblé bon d’en parler à mon psy. C’est un garçon charmant, assez à l’écoute (heureusement : c’est son métier) qui parle très peu, et qui, je crois, m’aime bien, (au-delà de tout rapport bassement financier).

Je lui explique donc un peu comme à vous, ce qui s’est passé, l’incident minuscule, les proportions énormes que cela prend, la faculté qu’a eu cette petite faute d’accord de me bouleverser à un point insupportable. Il m’écoute calmement, avec un certain intérêt même, et (lui qui ne parle jamais) m’adresse une réponse dans laquelle j’entends 3 mots sur lesquels je me fige soudain : « […] vous êtes féminin […] »… (Alors qu’il ne fait jamais la faute…)

Il s’aperçoit bien sur que je me décompose, et demande, (conscient que ça vient probablement de ce qu’il vient de dire) : « Ais-je dit quelque chose qui vous pose problème ? »

Je le regarde et je répète sa phrase afin qu’elle lui saute au visage : « Je suis féminin ? » En insistant bien sur la faute d’accord de genre qu’il venait de commettre… Et là, il s’est trouvé tout con. Il n’a pas nié, il a presque rougi, il s’est enfoncé petit à petit à essayer de s’expliquer…

Il est entré dans un monologue tout à fait improbable et incertain dans lequel il tentait (en vain) de se justifier d’avoir dit EXACTEMENT ce qu’il ne fallait pas dire au PLUS mauvais moment.

Il a parlé pendant 5 bonnes minutes.

Eh bien non seulement je ne me suis pas effondrée, mais je me suis mise à rire d’un rire que je pensais nerveux au départ, mais qui s’est finalement avéré être un rire très sincère.

J’ai savouré de le regarder ramer dans son propre petit caca pour essayer en vain de s’en extirper. Au lieu de focaliser une nouvelle fois sur ce que cette faute d’accord impliquait pour moi, je me rendais compte à quel point lui se sentait mal de cette gaffe phénoménale, et je m’amusais sincèrement (et sans doute un peu cruellement) de le regarder tenter en vain de regrimper les marches de l’escalier qu’il venait de dégringoler en se prenant les pieds dans le tapis de la façon la plus clownesque qui soit.

J’ai ri de bon cœur à cette 3e faute d’accord, et ça m’amène donc à cette réflexion : J’ai dit plus haut ce que j’ai ressenti lorsque je me suis effondrée : « J’ai plus la force ni l’envie de chercher à changer, évoluer, progresser ou régresser. »

Mais si je recompte : 1ere faute, je m’en fous. 2e faute je m’effondre. 3e faute, je ris.

3 attitudes, 3 réactions, 3 configurations. L’élément déclencheur est toujours le même, mais la réaction diffère. Pourquoi ? Est-ce simplement du à l’environnement ? C’est peut être aussi parce qu’il n’y a sans doute même pas besoin de force ni d’envie pour changer, évoluer, progresser, ou régresser… Cela se fait naturellement au fil des évènements que nous subissons, sans qu’on s’en aperçoive forcément. Et c’est ça qui rend nos réactions et nos ressentis imprévisibles.

Même sans rien faire, même sans bouger, nous continuons de nous construire (ou de nous détruire). Le reste n’est jamais qu’une question de point de vue à un instant T d’un endroit X vers une cible Y en fonctions de milliers d’autres paramètres, et comme l’élément T varie sans cesse, (ainsi que l’influence des autres paramètres), le résultat n’est jamais le même, (malheureusement ou heureusement…)

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3 réflexions au sujet de « Le « E ». »

  1. ah ce E qui nous rend dingues… la binarité, on l’aime ou on la quitte, comme dirait l’autre ! Moi plus je la quitte, plus je l’aime… C’est grave docteur ?

    • et j’oubliais, j’aime beaucoup cette anecdote du rire. Moi je ris beaucoup et de plus en plus facilement, de toutes les situations incongrues en lien avec ma transidentité. Je ne sais pas si je vais mieux parce que je ris, ou si je ris parce que je vais mieux, mais enfin ça me convient !

      • Coline… Pour répondre à ta question sur la binarité, oui c’est TRÈS grave, mais je connais une bonne adresse ou on explique aux ignorantes comment s’en débarrasser (et aussi pourquoi il est absolument impératif que 99,9% de la planète doive s’adapter à la façon de penser, au vocabulaire (ou plutôt à la censure de vocabulaire), et à l’inénarrable « tolérance » des 0,1% de population restante afin de leur assurer (enfin « peut être » hein, parce que c’est même pas sur!) un peu plus de « confort de vie » et moins de « culpabilité ».

        (Ah? tu as déjà l’adresse? bon ben j’ai rien dit alors.) 😉

        Demain, ce texte aura un an jour pour jour et ces états d’âmes me paraissent bien loin aujourd’hui! Comme toi il m’arrive désormais de rire de l’incongruité de certaines situations – de temps en temps ça peut continuer de faire mal ou d’agacer, mais globalement j’ai maintenant tendance à m’en contrefoutre. ça m’aura pris du temps… Presque trois ans.
        et ça aura aussi demandé pas mal de remises en questions et de réaménagements divers que je ne regrette pas d’avoir entrepris…
        [Vous n’échapperez pas à mon témoignage, qui est au chaud, et attend simplement d’être posté un de ces jours 😉 mais pour éviter de trop flooder, je me contente d’un billet quotidien… héhéhé 🙂 ]

        Bref. Merci Coline, bisous! 🙂

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