Transition : imiter ou subvertir le genre ?


© Casse-tête binaire

Il paraît que l’on serait passé d’une opposition des trans contre les médecins, à une opposition « trans binaire » contre « trans non binaire » autrement dit « trans qui imite un genre normé » contre « trans qui fuck le système de genre ».

J’ai du mal avec ces idées.

Trans contre médecin ?
Je ne me sens pas en opposition contre les médecins (y’en a des biens!), mais contre le fait de voir la transidentité considérée comme une maladie. Que Butler dise des conneries là dessus et sur « la mélancolie trans » ne change rien à l’affaire (heureusement elle ne dit pas que des conneries). Je n’ai pas d’idoles ! Je m’oppose à tout discours pathologisant, qu’il provienne du corps médical, d’une théoricienne reconnue, et que je reconnais, ou des trans ielles-mêmes.

Les pathologies liées à la transidentité sont créées par le refus de la société d’accepter la transidentité comme une simple variante. Un truc finalement banal et normal. Rare comme un passage de comète, mais pas plus pathologique. Le système du « le tout pour le sexe » est le seul véritable « malade à soigner »

Binaire contre pas binaire ?
Pas d’opposition non plus « trans binaires » contre « trans pas binaires », mais la conscience qu’un travail d’explication est à mener auprès de tous, trans et pas trans, tous ceux et celles qui pensent qu’il n’y a que deux sexes, et que le genre n’est qu’une théorie. Ça fait un paquet de monde ! Et dans le lot, il y a des gens très biens, et dans le lot, il y a des trans. Ce n’est pas parce qu’on est opprimé par un système qu’on ne peut pas continuer à le défendre. Si c’était le cas, il y belle lurette que l’égalité entre les hommes et les femmes serait un fait, et non un objectif encore à atteindre.

Ce n’est pas la subversion opérée par quelques trans (pas opérées) qui changera le système de genre, mais un mouvement plus large, qui partira de la conscience collective que ce système est une fabrique de misère humaine.

Subversion contre imitation ?
Une femme cisgenre qui se situe dans les codes de la fémininité normée n’imite pas moins qu’une trans utilisant les mêmes codes d’expression de genre
Une femme cisgenre « butch » subvertit autant la norme de genre binaire qu’une femme trans ne souhaitant aucun traitement et demandant tout de même à ce que son genre ressenti soit reconnu officiellement

Je n’ai pas en tant que trans à me situer à l’avant garde de la subversion par mon expression de genre. Je n’imite pas plus (pas moins) que les personnes cisgenres les normes de genre. La contradiction du système binaire, je ne l’intériorise pas, je ne culpabilise pas avec ça. Mon expression de genre, je la choisi parce qu’elle me plait, et que je me sens bien comme ça, ici et maintenant. SI le système évolue, mon expression de genre évoluera sans doute aussi, et celle des cisgenres aussi !

Pourquoi rester dans la norme ?
Oui mon apparence je la choisi, et j’ajoute : « ici et maintenant ». Ici et maintenant, c’est à dire dans ce contexte social-là. je refuse tout net de porter le chapeau de la subversion au nom de ma transidentité. Je vis dans ce système de genre, et j’agis en fonction de cet environnement et donc des normes qui s’appliquent à moi comme aux cisgenres. Par contre je me battrais pour qu’une personne qui refuse ces normes dans son expression de genre puisse le faire.
Certaines personnes considèrent que si je choisi un genre « féminin normatif », c’est parce que je n’aurais pas compris le système d’oppression dans lequel je me situe, et que le jour où j’accéderai à cette compréhension, je changerai illico mon expression de genre. Non je ne suis pas d’accord avec ça. Je pense qu’il y a une dimension irrationnelle dans la transidentité, que j’appelle « ma foi dans ma vérité intérieure », qui ne s’explique pas par la non reconnaissance de mon genre ressenti.

Pourquoi sortir de la norme ?
Autre chose : je ne m’interdit pas d’adopter des expressions moins normatives demain, si je me sens à l’aise avec ça. Pour le moment, de façon inexplicable, l’expression de genre « normative » me fait un bien fou, donc je vois pas pourquoi je m’en priverais, et j’avais avant ma transition une expression de genre « masculine normative » (à quelques détails près), donc il y a une continuité dans le changement, ce qui fait que je ne me sens pas « vivre une nouvelle vie », mais continuer la mienne, en mieux , en plus vraie. j’en obtiens aussi une acceptation plus grande de mon entourage (que l’on peut renverser en oppression si l’on a le goût de la dialectique)

La prolifération joyeuse des genres
L’expression de genre évoluera avec la reconnaissance de l’identité de genre, j’en suis persuadée, et je n’ai pas de problème avec cette idée que j’accueille avec joie. Je précise juste que je souhaite la fin du système actuel par la « prolifération joyeuse des genres » et non pas par « la disparition du genre », ce qui conduira au même résultat sans doute, mais ne passera pas par le même chemin. Et pour moi, le chemin compte plus que le but.

La compréhension de l’oppression n’est pas sa disparition. On peut avoir parfaitement compris le système d’oppression dans lequel on se trouve, et choisir délibérément de ne pas faire de son apparence une arme dirigée contre le système.

Donc prétendre que si la norme actuelle concernant le genre n’était pas en place, nous pourrions exprimer notre genre librement, mais nous que nous n’aurions plus à le faire, que Le besoin en disparaîtrait, que nous pourrions cesser d’exprimer un genre ou un autre, n’est pas un avis que je partage. La transidentité n’est pas pour moi entièrement de l’ordre du rationnel. Et d’autre part, sI la norme n’était pas en place, une autre le serait. Nous avons besoin de normes pour régler nos rapports sociaux. Mais nous n’avons pas besoin de ségrégation je suis bien d’accord. Je ne suis pas pour l’abandon de toute norme, je ne suis pas pour la disparition des genres, mais pour leur multiplication. je suis pour la création de normes nouvelles qui correspondraient à la réalité scientifique et ressentie et pour l’abandon de normes basées sur des croyances dépassées.

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2 réflexions au sujet de « Transition : imiter ou subvertir le genre ? »

  1. et nous avons donc le droit de combattre l’héterosexisme et l’oppression du sexe=genre binaire depuis notre point de vue de femmes pas encore tout à fait libérées ! Et de nous reconnaître en Angela Davis ou Jane Fonda, plutôt qu’en Gilles Deleuze ou Bobby Seale… Ah, binarité, quand tu nous tiens !!!

  2. Hi !
    Disons que ma phrase était très mal dite. Parce que malgré tes explications (très justes) je continu de penser que ma phrase est dans le fond correcte. Principalement parce que je ne parle pas de « réalité » mais de « manière de penser » -> ce que je voulais plus ou moins essayer de dire avec mon « on serait ».

    Trans vs médecin :
    On ne peut nier que dans la construction de la chose sociale « transidentité » ou autrement dit « dans l’histoire de la reconnaissance et de l’évolution de la transidentité » il y a eu une opposition médecin vs trans. Et médecin psychiatre plutôt même. En Occident, la « transidentité » est née avec les premières réassignations sexuelles donc née avec la pensée des médecins (psychiatre surtout, c’est important). Longtemps, ils ont été les seuls à s’exprimer sur la question et c’est par la suite que le mouvement féministe – notamment – s’est emparée de la question et que sont nées les revendications au droit à l’identité de genre etc.
    C’est en ce sens qu’il y a d’abord eu une opposition entre les trans et les médecins.
    Des individus était candidat et il devait remplir un certain nombres de conditions, établies par des médecins, pour avoir ce qu’illes voulaient ! Le premier combat des militants trans a été de combattre cet état de fait avec des demandes comme « euh salut, votre transsexualisme primaire et transsexualisme secondaire, ça veut un peu rien dire du tout, c’est possible d’annuler ce foutoir ou comment ? » (et à raison !)

    Binaire vs non-binaire :
    Le fait est qu’aujourd’hui les trans (et tout le monde, en fait) qui pensent la transidentité (ou qui pense l’identité de genre, puisque la transidentité est une sorte de gros mot parfois) ou qui s’expriment sur ce sujet sont souvent dans un conflit BINAIRE vs PAS BINAIRE. Et comme l’a dit Emmanuelle (puisque c’est là que tout a commencé) « dans le milieu trans, il fait meilleur être non binaire ». C’est un fait que l’on peut vérifier tous les jours sur forum je pense.

    Peu importe ce que ça veut dire réellement ; la « psychiatrisation » (ou pas) de la question semble être dépassée (ce n’est plus une nécessité, il est de plus en plus établie chez les militant.e.s que le psy n’est pas passage obligé) aujourd’hui le combat principal semble être pour certain.e la lutte contre la société binaire ! (Et quelque part, la transition binaire il me semble).

    Subversion vs imitation :
    Mouais, là j’ai un peu tout mélangé je pense. Cela n’a sans douté pas rapport avec cette transition (héhé) de trans vs médecin à trans binaire vs trans pas binaire. Je crois que cette histoire de subversion vs imitation concernait plutôt les écrits de Butler en eux-même. Tu as absolument raison quand tu fais références au cis d’ailleurs

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