30° Couleur, ou l’universalité du queer

30° Couleur, film de Lucien Jean-Baptiste et Philippe Larue, est un mélange d’Orfeu Negro et du Rocky Horror Picture Show : côté Orfeu Negro, le carnaval est un inquiétant moment lié à la mort, côté Rocky, le « black out » social permet la dérive queer  des personnages. Il ne s’agit pas du tout ici d’une « représentation », des blacks par exemple : le héros lui-même est black, il est confronté à d’autres blacks, ce qui désamorce d’emblée un type de comédie basé sur le « caractère des nations ». Tel n’est pas du tout le propos du film.

Non, il s’agit au contraire de tester la notion d’universel à travers des personnages qui en général sont toujours les représentants d’un type, et, ici, ne le sont justement pas. Normalement, le black, la lesbienne, la trans, le gay, la femme etc. sont toujours des « minorités » vécues comme telles par rapport à une sorte d’idéal universel « mâle blanc » réputé être le point de référence. Or dans ce film, des blacks de surcroît plutôt trans accèdent à ce degré d’universel, et se trouvent représentés de telle façon qu’ils sont sujets au centre de leur propre processus d’existence.

Là réside à mon sens tout l’intérêt du film. Le black trans n’est pas le produit d’une sous-catégorie (ou même de deux : black, et trans), il n’est pas à placer dans les petites cases des catégorisations sociales habituelles : sexe, genre, race, couleur de peau… Il est au contraire une figure de l’universalité. Et c’est un fameux tour de force d’avoir réalisé cela. Le dénominateur commun d’un patriarcat mâle blanc qui condamne les êtres particuliers à se construire comme « marginaux » est ici totalement débouté. Il est de surcroît l’objet d’intrications multiples, comme le montre par exemple  la confrontation entre le frère et la soeur – lui envoyé faire des études car il est un garçon, elle aussi douée que lui envoyée travailler pour payer les études de son frère. C’est peut-être en raison de ce type de tension que certains moments du carnaval ont à voir, curieusement mais pas tant que cela, avec la lutte des classes. Le carnaval apparaît, à plusieurs moments du film, comme une manifestation, particulièrement quand les groupes défilent en portant la même couleur, la même bannière, la même tenue.

Le plus étonnant reste que l’habit féminin, endossé par les hommes à des fins apparemment ludiques et dérisoires, porte en réalité une charge de puissance : être trans, c’est tester la libération de la femme, ce qui veut dire que la féminité est vécue comme une libération.  Il ne s’agit pas du tout d’une « inversion carnavalesque », mais d’une manière de tester la puissance du devenir-femme, pour parler comme Deleuze et Guattari. C’est cette puissance qui, en fin de compte, s’oppose au monde froid de la Sorbonne et à la décoloration de la ville.

Un film qui prouve que le queer peut être émouvant…

 

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