les joies de la « sortie du placard » : échanges et réactions #5

CINQUIÈME PARTIE : et pour finir en beauté, la famille…

Une fois prête et sure de moi je me suis débrouillée pour inviter ma sœur à Paris, avant d’envoyer un petit mot à mes parents… Je lui ai quand même envoyé un mail la veille de sa venue pour ménager l’effet de surprise, qui m’inquiétait surtout parce qu’on ne s’était pas vues depuis plus de deux ans, avant que je ne commence vraiment à changer.

D’abord concernant l’apparence j’avais pris soin de lui envoyer une photo récente au moment de l’inviter. Cette photo, qui se voulait assez neutre, a été reçue par ma sœur comme un témoignage de changements suffisamment visibles pour qu’elle ne me reconnaisse pas immédiatement, et trouve mon apparence très féminine… Tant mieux, c’était un peu l’effet recherché. En en discutant plus tard avec elle, j’ai su que mes parents avaient évoqué avec ma sœur le fait que je « ressemblais à une fille » sur les dernières photos reçues de moi, et même sur une coupure de presse évoquant le départ de mon ancien travail en juillet, ce qui m’a rassurée parce qu’il ne m’avaient tellement rien dit que je me demandais s’ils avaient su mettre des mots sur le trouble que leur avait suscité mon apparence !

Ce trouble avait été vécu en direct avec eux puisque je les avais déjà vus en mai rapidement, mon père ne m’avait pas reconnue à la gare, ma mère m’avait fait des remarques désagréables sur mes cheveux longs, puis de nouveau fin décembre, où j’avais fait comme si de rien n’était à l’aide d’un jean censé masculiniser vaguement mon apparence ! J’ai essuyé à cette occasion de nouvelles remarques de ma maman surtout sur mes cheveux et mon apparence en général qui visiblement les perturbait…

Mais pour revenir à ma petite sœur, elle avait donc vu une ou deux photos, échangé deux trois mots avec mon père à propos de mes changements d’apparence, et finalement eu l’intuition de mon annonce en disant à une collègue : « si ça se trouve l’invitation à venir le voir c’est pour me dire qu’il est une femme !!??? » Mais comme elle me l’a dit c’est sorti comme ça, sans qu’elle y pense vraiment, juste une idée comme ça…

Bref, on s’est retrouvées à la gare, on s’est embrassées, puis on a commencé à marcher sans rien se dire de spécial, se concentrant sur l’itinéraire à emprunter pour rejoindre agréablement à pieds la place de la Bastille. Avec quelques hésitations j’avais enfilé un pantalon léger d’été, une tenue jolie et gentiment féminine adaptée à cette douce journée de printemps. Après quelques minutes j’ai fini par lui demander si elle avait bien lu mon mail de la veille, comment elle ressentait tout ça, comment elle me reconnaissait ou pas… Elle n’a pas été très bavarde, mais ce n’était pas vraiment une surprise, la connaissant ! Ce qu’elle m’a dit d’abord c’est que ça lui posait plein de questions sur ce que ça signifie « être une femme », comment elle-même se sent femme ou non, comment à l’inverse elle essaie pour sa part de déconstruire cette évidence du genre féminin, de s’en échapper pour tenter d’être un peu plus libre, un peu plus elle-même. C’est une réaction que j’ai retrouvée chez de nombreuses femmes d’ailleurs, qui se posent beaucoup plus de questions que les hommes sur le genre, sur leur genre, sans doute parce qu’en temps que femme c’est plus difficile de faire abstraction du sexisme ambiant !

Après on a bavardé de tout et de rien, pour finalement évoquer ses petits problèmes à elle qu’elle n’osait pas trop aborder franchement mais a fini par partager en long et en large jusqu’à la fin du repas de midi… Pendant tout ce temps j’avais l’impression que la raison de sa venue à Paris avait complètement disparu, vite rattrapée par la normalité de retrouvailles entre frangines après une longue période sans se voir. On s’est promenées tout l’après-midi dans les petites rues de la capitale, profitant du temps estival avant l’heure, jusqu’au mur des fédérés où on a un peu pensé à Louise Michel, et à ses camarades de la Commune… On a enchaîné sur un joli concert dans le cadre du festival « les femmes s’en mêlent » et on a terminé par une petite tisane et discussion intime dans le lit avant de dormir un peu quand même.

Le lendemain, on est de nouveau reparties en promenade après un petit déjeuner partagé avec notre colocataire (à ma copine et moi). Je les ai laissées un peu toutes seules toutes les trois le temps de me doucher, histoire de mettre ma sœur en position de parler de moi au féminin en mon absence, pas facile pour elle mais elle a bien respecté ça , m’a-ton rapporté. En tout cas en ma présence elle a évité au maximum de me « genrer » utilisant autant que possible des formules neutres. Je lui ai bien expliqué la nécessité du changement de prénom, du changement de genre pour me définir, elle a bien compris et respecte ce besoin évident mais c’est compliqué pour elle après ces années d’habitude, de penser à moi comme « sa grande sœur ». Mais ce qui est important, c’est qu’elle m’a bien retrouvée fidèle à son souvenir de moi, quoique un peu différente en apparence, et c’est même je crois ce qui est le plus troublant pour elle, de me ressentir aussi « naturellement » fille tout en voyant bien que je ne suis pas devenue quelqu’un d’autre, et qu’il y a bien une continuité entre moi et moi !

Mais plutôt que donner ma propre vision des choses, voilà ce que m’a écrit ma sœur après ce week end passé ensemble, avec un peu plus d’émotion affichée que ce qu’elle a su exprimer quand elle était avec moi :

salut salut !

oui, c’était bien de se voir, et important, et ça m’aide à mieux comprendre et appréhender ces changements.

mais c’est pas facile tu sais, je me sens toute boulversifiée…

tu as fait ton chemin, tu l’as suivi, tu l’as senti, mais pour moi, et pour les parents, c’est une information qui tombe d’un coup et à laquelle nous ne sommes pas du tout préparés… Ils auront besoin de temps, tu sais, pour admettre …

j’ai du mal à te dire au féminin, « Coline » « soeur » ou « elle »… j’ai répété ces mots ce matin tout au long de ma descente sur mon vélo…

Mais à un moment où je parlais de toi, j’ai dit « on s’est couchées tard », et je l’ai dit en le pensant conjugué au féminin, naturellement… c’est peut-être plus facile pour commencer sur les conjugaisons qui ne s’affirment pas trop, (surtout quand on les parle !)…

j’ai discuté de tout cela avec ma collègue-amie V**, et ça m’a fait du bien aussi d’en parler, ça m’aide à avancer… je crois que je vais avoir besoin d’en parler beaucoup, et peut-être aussi de te voir et de vivre des choses avec toi, dans cette nouvelle identité, pour intégrer, petit à petit…

des fois, ça me fait peur, ça me donne envie de pleurer…

c’était peut-être plus facile à vivre qu’à réfléchir…c’est ce que j’ai dit à papa et maman dans le mail que je leur ai envoyé… je leur ai dit aussi comme j’ai senti que c’était naturel, et serein pour toi, et que tu étais bien, et que vous étiez bien, dans une vie « normale » où, étrangement pour nous qui avons vécu autre chose avec toi, on te reconnait comme une fille…

j’ai finalement préféré ne rien dire de suite aux enfants, pour d’abord en discuter avec ***, et puis après je me suis dit aussi que je devrais peut-être attendre que Papa et Maman arrivent à se mettre face à ce changement.

ça sera plus simple pour [mes enfants] que pour eux, mais je ne veux ni brusquer papa et maman, ni dire « un secret » à [mes enfants], qu’ils ne pourraient pas parler avec leur grands parents…

V** me disait tout à l’heure qu’elle aussi pensait que c’était important de ne pas leur cacher ce qui se passait, c’est dur de vivre derrière des non dits, c’est dur pour nous, et c’est dur pour toi ; mais je crois qu’il faut attendre un peu que les parents arrivent à voir.

Je pense que c’est une évidence pour eux qu’ils t’aiment, qu’ils seront toujours là pour toi, mais que dans un premier temps, ça va leur fait peur et qu’ils ne soient pas prêts avant un certain temps à oser être face à un changement aussi important, une remise en cause aussi bouleversante pour eux, qui t’ont accompagner et aider à te construire et n’ont pas senti venir…

moi, je peux te le dire, je t’aime !, mais je suis me sens toute remuée, toute déstructurée…

pardon de te faire partager mes difficultés, que je ne veux pas faire peser sur tes épaules !

à tout bientôt

sœurette ***

reçu de mon papa :

Bonjour ***,

Nous sommes bouleversés tous les deux. c’est dur d’être ainsi passés à côté, n’avoir pas compris, n’avoir pas deviné. Jusqu’à notre rencontre à Paris, sans une seule interrogation, une seule question alors que l’évidence aurait dû nous crever les yeux.

Nous avons peur de te perdre, alors que bien sûr ce n’est pas la question. Tu ne nous perdras pas. Nous sommes tes parents. Nous t’aimons.

Bises à *** et à toi.

et de ma maman :

***,

Je voudrais m’excuser de ne pas avoir répondu plus tôt à ton mail de ce dimanche. Il m’a laissée sonnée et sans voix, sans mots…Sans possibilité d’aligner deux mots, deux lignes, deux idées…

Je voudrais aussi que tu me pardonnes d’avoir été aussi peu attentive, réceptive, et de ne t’avoir pas permis d’exprimer plus tôt ton malaise, ton mal-être, de ne pas l’avoir perçu.

Comment est-ce possible de passer à côté ? Je me sens inexcusable… Question sans réponse et sans intérêt sans doute…

Merci de ton mail, des mots que tu as trouvés avec ta sensibilité et ta pudeur, de leur justesse.

Je mentirai si je te disais que cette annonce ne me bouleverse pas. Comme toute maman,  je souhaite profondément le bonheur de mes enfants. Comme toute maman, j’ai dû me faire une représentation de ce que pouvait être votre bonheur, votre vie, votre avenir, même si je savais bien qu’il n’y a pas qu’une seule façon, qu’un seul modèle, tu le sais bien.  Mais j’avoue que je ne m’étais pas imaginé ton choix, surtout après ton histoire avec ***, ni après avoir fait connaissance de ***…Tu nous dis que ton bonheur est là. J’ai du mal à accepter cette réalité mais ce dont je suis sûre c’est que c’est ton choix, ta vie, que tu es le premier concerné et je le respecte.

J’ai du mal aussi à ne pas être inquiète de ce que ce choix implique de chemin long, difficile, de rejet et d’incompréhension, bien que tu évoques quelque chose de simple, naturel.

Je veux être franche avec toi. Mon chemin à moi sera long aussi. Il est douloureux. Je ne te le reproche pas : je te l’ai déjà dit, tu es le premier concerné, c’est ton histoire avant tout, c’est ta vie, tu as le droit d’être heureux, et je te le souhaite de tout mon cœur.

Sois assuré de tout mon amour, de toute mon affection et de tout le soutien que je pourrais t’apporter si tu en as besoin.

Je t’embrasse fort,

maman

Ouf ! D’abord ça m’a soulagée de me dire que cette étape était enfin franchie, depuis le temps que j’avais enfermé ça et que je me demandais comment l’aborder… En fait aussitôt le message envoyé, alors que j’avais demandé une réponse d’abord écrite avant de tenter des échanges plus directs, au téléphone par exemple, je n’avais qu’une envie, c’est de les appeler pour leur dire « alors, quoi, qu’est-ce qu’on fait maintenant, qu’est-ce qe ça vous inspire, on se voit bientôt ? » Comme les obstacles paraissent parfois insurmontables quand ils sont devant nous, et deviennent ridiculement minuscules quand ils sont derrière !

Ensuite ça m’a beaucoup émue, je crois qu’en recevant leur réponse j’ai vraiment pour la première fois réalisé et ressenti que j’étais « la fille ainée de mes parents », que je me vivais comme ça, et ça m’a fait un drôle d’effet…

Sinon les réponses de mes parents me rassurent plutôt, je les reconnais bien dans leurs réactions et ils m’ont quand même dit des choses importantes et bienveillantes pour commencer, même s’ils semblent pour le moment un peu confus sur le genre et plus largement sur la compréhension de ce que je leur raconte… Il va me falloir insister sur le fait que ce n’est pas vraiment un choix, que ça s’est imposé à moi et que je ne pouvais pas faire semblant d’être quelqu’un d’autre éternellement. Il faut qu’ils acceptent qu’ils n’ont pas vu que j’étais une fille (auraient-ils seulement pu voir ce que je cachais si soigneusement et était si invisible dans mon apparence ?) et que maintenant qu’ils le savent, ils doivent « juste » s’y adapter.

Mais en même temps c’est la première fois qu’on en parle depuis 33 ans, c’est un peu normal que ce ne soit pas limpide en 5mn ! ça ne me choque pas qu’ils aient besoin d’un peu de temps pour s’habituer, réorganiser leur perception de moi, et sans doute aussi me voir et me ressentir « fille » dans nos prochaines rencontres pour que tout ça semble encore plus évident.

En tout cas, je ne regrette pas d’avoir attendu d’être bien installée dans ma vie au féminin avant de partager ça avec eux, je crois que j’aurais eu du mal à affronter ce moment plus tôt, avant d’être à l’aise, confiante, de me sentir légitime comme « femme » sans plus me poser trop de questions.

j’ai répondu à mon père aussi sobrement que lui m’a écrit :

oui vous êtes passés à côté, mais comme je l’ai dit à maman, j’ai tout fait pour… De toute façon on ne va pas changer le passé, occupons-nous donc plutôt du présent et de l’avenir !

Bien sur qu’on ne va pas se perdre, au contraire vous allez vraiment pouvoir me retrouver maintenant, débarrassée de toute cette pudeur excessive, enfin libre de partager avec vous ma réalité, mes sentiments, sans vous donner une image tronquée pas tout à fait sincère.

En tout cas merci pour ce petit message rassurant et réconfortant.

et un peu plus longuement à ma mère :

coucou maman

j’avais hâte de recevoir ta réponse, mais je comprends bien que tu avais besoin de digérer un peu mon message avant de retrouver tes mots…

Bien sur tu es bouleversée, difficile de ne pas l’être face à ce renversement inattendu dans la perception que vous avez de moi depuis toutes ces années !

Ce que je voudrais d’abord te dire, c’est que tu n’as rien à te reprocher, si tu es passée à côté de mon malaise et de mes ressentis, c’est avant tout parce que j’ai pris grand soin de les enfermer et les cacher au mieux, et que sans doute ça a plutôt bien marché. Je ne crois pas qu’il faut s’attarder sur le passé, sur le pourquoi du comment, moi aussi j’ai passé bien du temps à me débattre avec ces questionnement sans fin, avant de conclure que ça ne me servait à rien pour avancer. Ce qui est important maintenant, c’est ce que je vis, qui je suis, et comment on se retrouve avec tout ce chamboulement.

Sinon, je voudrais aussi que tu te débarrasses de tes peurs sur ce que tu imagines comme un « chemin long, difficile, de rejet et d’incompréhension ». Tu sais, ce chemin il est en réalité plutôt derrière moi, et aujourd’hui je n’ai à faire face à aucune incompréhension, aucun rejet, tout se passe au mieux dans ma vie, avec mes amis, au travail, tous les gens que je rencontre ne se doutent de rien, et ceux qui me connaissaient avant n’auraient pas idée d’aller me reprocher mon parcours atypique. J’ai même de la chance finalement, […] ce que je n’aurais pas parié il y a quelques années.

Je crois que [ma sœur] vous a envoyé un petit mot pour évoquer notre week-end et comment elle m’a perçue ces deux jours, comment elle réagit à tout ça. Je ne doute pas que son impression participera à vous rassurer aussi, c’est ce que je souhaitais en l’invitant ici ! Que votre bouleversement inévitable ne soit pas pollué par des inquiétudes hors de propos. Et aussi j’espère qu’elle a pu insister sur le fait que malgré ces changements, elle m’avait bien retrouvée comme elle me connaît, que je ne suis pas devenue une autre personne à travers ces évolutions, que je reste moi-même ! En tout cas c’est ce qu’elle m’a dit…

Enfin tu me dis que ton chemin à toi sera long et douloureux… Surtout je voudrais que tu en parles avec moi, que tu ne gardes pas tout ça pour toi, que tu me dises ce qui est douloureux et qu’on évacue cette douleur ensemble. Je voudrais tellement que ce soulagement pour moi ne soit pas un problème compliqué pour vous, même si je savais bien que ce ne serait pas simple à accepter.

Quoiqu’il arrive tu restes ma maman, je reste ton enfant, et bien sur je suis rassurée de savoir que je peux compter sur toute ton affection et ton amour.

moi aussi je t’embrasse !

et j’en ai profité pour leur dire à tous les deux :

Bon j’ai compris que pour [ma sœur] c’était très troublant de constater que j’utilise un nouveau prénom d’usage et que je parle au féminin, en même temps c’est un peu inévitable si je veux évoluer « normalement » dans ma vie sociale et professionnelle. J’ai donc choisi de m’appeler Coline, j’espère que ça te plait et que tu t’y habitueras bientôt, c’est le plus joli prénom féminin proche de *** que j’ai trouvé, et c’était important pour moi que ça ne soit pas trop différent, pour moi comme pour vous d’ailleurs !

du coup j’ai une nouvelle adresse mail que je te demanderai d’utiliser plutôt que celle-ci qui ne servait plus qu’à vous.

Et la suite ? je crois que je vais la garder pour moi ! D’ailleurs je ne connais pas encore la fin de l’histoire moi non plus…
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