Scum Manifesto : « Le mâle est un accident biologique »

Valerie Solanas, SCUM Manifesto, Association pour tailler les hommes en pièces (Society for Cutting up Men), Mille et Une Nuits, 1967, 2005.

J’ai relu ce matin le Scum Manifesto de Valerie Solanas[1], postface de Michel Houellebecq, hélas ! (qui a eu cette brillante idée de lui demander son avis à celui-là ?). Je ne l’avais pas lu depuis avant le début de ma transition. Ça résonne fort ce texte pour la trans’ que je suis ! Je vous en donne deux petits extraits pour la mise en bouche. C’est écrit en 1967, pour rappel :

«  Le mâle est un accident biologique ; le gène Y (mâle) n’est qu’un gène X incomplet, une série incomplète de chromosomes. En d’autres termes, l’homme est une femme manquée, une fausse couche ambulante, un avorton congénital. Etre homme c’est avoir quelque chose en moins, c’est avoir une sensibilité limitée. La virilité est une déficience organique, et les hommes sont des êtres affectivement infirmes. »[2]

Vous en voulez encore ? (moi, j’adore !) :

 « Lorsque le mâle se résout finalement à accepter sa passivité et se définit comme femme (les hommes, aussi bien que les femmes, prennent chaque sexe pour l’autre), bref lorsque le mâle devient un travesti, il perd tout désir de baiser (ou de quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs, son rôle de vamp à pédé lui suffit), et il se fait couper la queue dans l’espoir de ressentir on ne sait quelle vague jouissance permanente à l’idée d’être femme. »[3]

Allez, une p’tite dernière spéciale trans, pour rêver un peu à un monde meilleur :

 « Si les hommes étaient raisonnables, ils chercheraient à se changer carrément en femmes, mèneraient des recherches biologiques intensives qui permettraient, au moyen d’opérations sur le cerveau et le système nerveux, de transformer les hommes en femmes, corps et esprits. »[4]

Bon je ne vais pas vous refaire tout le bouquin, il faut le lire, que du bonheur ! Définitif comme une bonne réassignation sexuelle, ça vous soigne n’importe quel vague à l’âme essentialiste.

Oui, bon, certes, j’admets… à la première lecture ça peut surprendre, comme la brûlure d’un alcool fort à la première gorgée. Et si on en reste à cette première impression on passe à côté de ce livre. Il faut pas être malin pour prendre ce texte au premier degré. Ou alors mal intentionné. Je ne sais pas ce que Solanas en dirait et je m’en fiche, mais je ne peux pas trouver d’intérêt à ce texte en le prenant au pied de la lettre. Je pourrais même trouver ça très con. C’est pourtant comme cela que Michel Houellebecq analyse le pamphlet, dans sa postface qu’on oubliera avant le texte de Solanas. La lecture de Houellebecq, c’est la bible interprétée par les témoins de Jehovah. Une façon de voir au ras des pâquerettes. Quel intérêt si on reste sur un plan essentialiste, biologisant, où les « hommes » et les « femmes » seraient désignés ainsi par Solanas seulement en fonction de leur parties génitales ? Je donne la clé, pour Michel : si les termes « hommes » et « femmes » dans le texte désignent non pas des caractéristiques sexuelles mais bien des rapports sociaux et politiques de pouvoir, le manifeste prend tout son sens politique. On quitte la guerre des sexes voulue par Houellebecq, et on entre dans le démontage en règle de l’oppression patriarcale. Pour Solanas, la soumission au masculin se retrouve chez les hommes qui profitent de la situation et dominent le « tas de merde » qu’ils ont créé, mais aussi chez les femmes qui leur « lèchent le cul ». Pour Solanas, les hommes peuvent êtres de femmes (les travestis trouvent grâce aux yeux de Solans et elle leur laisse la vie sauve) et les femmes peuvent être des hommes (les lécheuses de cul de hommes). Tu suis Michel ?

Passons sur sa provoc à deux balles d’entrée de jeu, ce cher Michel commence en beauté en déclarant avoir « toujours considéré les féministes comme d’aimables connes », c’est le chiffon rouge sur lequel je n’ai pas envie de foncer. Le reste est à l’avenant. Mais qu’à-t’il compris le gars Michel ? (je l’appelle Michel, lui appelle Solanas « Valérie » posture caractéristique d’une certaine condescendance patriarcale). Pour un peu, il pourrait performativement prouver qu’il a raison : « Houellebecq = Homme = … (je préfère me taire, lisez le bouquin) ».

Sur la violence déployée par « Valérie », il n’a rien compris non plus. Les références à la barbarie nazie recyclées en arme de lutte contre le système sont justement pour Solanas l’occasion d’une appropriation de ce que le système à produit de pire comme outil de destruction, pour le diriger contre le système lui même. Prendre ça pour l’apologie du nazisme illustre assez bien le proverbe « Quand le sage désigne la lune, l’imbécile regarde le doigt ». La démesure poétique et symbolique du texte de Solanas lui échappe totalement.

Ce texte n’est pas un appel à la guerre des sexes, mais à la guerre totale contre le système de genre patriarcal. Le programme ? La suppression de l’argent et la destruction du système marchand, en tant que système d’oppression. La victoire sur le système passe par la « mise en pièce des hommes » (attaque de la masculinité pas l’attaque des hommes féminins) Pour la clarté du message, on épargne les femmes, même mecs, même lécheuses de cul des hommes. Solanas donne l’agenda :

« Scum se dresse contre le système tout entier, contre l’idée même de lois et de gouvernement. Ce que Scum veut, c’est démolir le système et non obtenir certains droits à l’intérieur du système. »[5] Mais Solanas va plus loin. Au delà du combat révolutionnaire, au delà de la victoire,  demeure le questionnement sur l’utilité de toute existence humaine. C’est un texte désespéré, en aucun cas idéaliste ou « progressiste » comme le prétend Michel, comme pour se faire pardonner. Encore raté. L’espoir de la victoire des femmes sur le système patriarcal est vite remplacé par l’absence d’illusion quand à des « lendemains qui chantent ». Pour Solanas, si les Scum  parviennent à prendre le pouvoir, elles commenceront par arrêter la production des hommes, individus inutiles, et finiront par arrêter aussi la reproduction des femmes.

« Pour ce qui est de reproduire le genre masculin, il ne s’ensuit pas, sous prétexte que les hommes, comme la maladie, ont toujours existés, qu’ils devraient continuer à exister. Quand le contrôle génétique sera possible – et il le sera bientôt -, il est évident que nous devrons reproduire que des êtres complets, sans défauts physiques ni déficiences générales telles que la masculinité. De même que la production délibérée d’aveugles serait parfaitement immorale, de même en serait-il pour la production délibérée d’êtres tarés sur le plan affectif.

Et pourquoi reproduire des femmes ? Pourquoi des générations futures ? à quoi serviront-elles ? Quand la vieillesse et l mort seront éliminées, pourquoi se reproduire ? Et même si elles ne sont pas éliminées, pourquoi se reproduire ? Qu’est-ce que cela peut bien nous faire ce qui arrivera quand nous serons morts ? Qu’est-ce que cela peut bien nous faire qu’il y ait ou non une nouvelle génération pour nous succéder ? »[6]

Bon, défaut du livre à mon humble avis ça fait un peu trop l’impasse sur les FtM, mais on est en 1967 donc je ne sais pas dans le contexte si c’est un reproche valable. Quoi qu’il en soit, en 2012, quand on est trans et féministe, c’est un livre à lire et relire, sans la postface.


[1] Valerie Solanas, SCUM Manifesto, Association pour tailler les hommes en pièces (Society for Cutting up Men), Mille et Une Nuits, 1967, 2005.

[2] P. 12

[3] P. 17

[4] P. 66

[5] P. 79

[6] P. 67

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