Pourquoi ne suis-je pas trans ?

 

Pourquoi ne suis-je pas trans ? C’est une vraie question à la Marcel Duchamp !Depuis Duchamp, l’artiste, c’est celui qui dit qui l’est. Il suffit de se déclarer soi-même artiste pour l’être.

Trans, c’est pareil ?

J’ai rencontré une fille qui s’appelait Sophie. Mon beau-frère l’aurait prise pour un homme : habits d’homme, look d’homme, apparence sociale totalement masculine. Barbe, calvitie. Juste une fine chaînette dorée autour du cou – un homme peut en porter, c’est dans les limites de la tolérance sociale. Mais cette personne disait qu’elle s’appelait Sophie. Alors on l’a genrée comme elle le voulait. Alors c’était une trans.

Car il faut être cohérent.e. Si chacun.e décide des normes de sa propre apparence trans, si être trans c’est s’autodéterminer comme tel.le avec une grande latitude (merci Butler !) pour la gestion de son apparence sociale, alors il suffit de le dire pour l’être. Aucun signe de rallliement ne peut être requis : ni vêtement, ni talons hauts, ni opération génitale, ni réassignation d’aucune sorte. Que les juges aillent se rhabiller. Que les psys, valets de la norme sociale, s’écartent de notre chemin.

Personne ne dit vaiment à quel point la psy,  c’est de la scolastique. Le sottisier des psys se transmet pourtant par la tradition avec la même constance que les idées de Vincent de Beauvais au Moyen Âge : la Terre au centre, les trois esprits de l’homme et autres croyances dures comme fer qu’à l’époque comme maintenant on transmettait sans jamais les tester. Le problème n’est pas que Freud et Lacan ait dit des monceaux de conneries : le problème est qu’il s’est trouvé des cohortes d’ânes pour les véhiculer comme parole d’Evangile. C’est une honte pour la pensée.

Je reviens aux trans. Suis-je trans ? J’ai des petits signes : je ne supporte pas les chaussures « féminines », par exemple, et j’aimerais bien ne plus avoir de seins (ça sert à rien et j’aime pas les choses inutiles). Et pourtant non. La médecine a bon dos, qui m’empêche de prendre quoi que ce soit comme hormones du fait d’une maladie chronique. Elle a bon dos, mais dos quand même. Le docteur qui me suit depuis plus de trente ans pour ma maladie chronique n’est pas une saleté de psy vendu à l’hétéronormalité, comme ils le sont tous après avoir lu dévotement Trois Essais sur la théorie sexuelle. C’est devenu un ami, à force. « Gare au système cardio-vasculaire », c’est conseil d’ami. Inconsciemment, tu en tiens compte, fillette !

Alors si certain.es voudraient être trans mais ne peuvent pas, médicalement : on en fait quoi, de ces gens ? Où se placent-iels sur la ligne de l’autodétermination ?

Ce genre de cas d’école révèle la puissance inquiétante et la fragilité éblouissante du libre-arbitre. En dernier ressort, être trans ne dépend que de la personne concernée, qui s’autodétermine par rapport à tout un tas de facteurs, loin des psys, des juges et des censeurs de tout poil. Il suffit de le dire pour l’être. Rien de plus simple ? Un petit pas si vite franchi ?

Je ne crois pas : la frontière n’est pas mince entre le dire et ne pas le dire. Ettre trans, c’est un engagement qui donne certains droits – voter, décider pour soi-même, faire des réunions sans les proches, parler pour sa communauté sans laisser la parole se faire capturer par des non-trans. En restant cisgenre, on est concerné.e, mais alentour.

A moins qu’une catégorie encore plus vaste en englobante que trans ne surgisse très prochainement à la faveur de l’agonie du système patriarcal. Si on suit, comme je le fais, une ligne symbolique qui va de L’Anti-Œdipe (comme son nom l’indique) au Manifeste cyborg, il est clair que ce que nous sommes aux portes de ce que j’appelle « ère cyborg ». Pas des Terminator mais des Aimée Mullins : une complexe histoire de nouveau look. Pas de la vieille SF machiste avec vis et boulons, pas du burette d’huile dans les rouages marchandisés de la bête, pas de Robocop à la décharge, dépassé par un nouveau modèle ; mais l’humain qui tranquillement fait éclater ses catégories de genre, d’apparence et de beauté. La SF féministe existe depuis longtemps, de Vonda Mc Intyre à Samuel Delany, de James Tiptree.Jr à Octavia Butler, de John Varley à Anne McCaffrey. En parler, c’est être déjà un peu trans ? Peut-être. Sans doute.

 

 

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