Bang bang le cock à Bangkok !*

Jamie McCartney, The Great Wall of Vagina, 2011.

Jamie McCartney, The Great Wall of Vagina, 2011.

31 octobre, départ pour Bangkok pour ma réassignation de sexe prévue le 6 novembre. Ça a été un peu compliqué à l’aéroport du fait de l’écart entre ma photo de passeport et mon apparence actuelle. C‘était le branle bas. La femme de l’enregistrement ne savait que faire de mon cas. Pourtant un vol pour Bangkok ils devraient avoir l’habitude que l’avion soit bourré de trans ! Une responsable est venue. Elle a prévenu la compagnie aérienne et les flics. Elle était là à l’embarquement pour être bien certaine que je pourrais monter dans l’avion. Elle m’a même fait passer devant tout le monde pour que personne ne voit mon passeport à l’embarquement ! M’a demandé si j’avais choisi mon prénom, j’ai dit Célia. Elle trouvait tout très bien.

Sex Reassignation Surgery : SRS.

En français c’est bof, ça donne CRS : Chirurgie de Réassignation Sexuelle. C’est une expérience humaine extraordinaire. Pouvoir changer de sexe ! C’est incroyable toute cette énergie engagée dans cet acte, cet avion, cette infrastructure hôtelière, cette clinique équipée, ces infirmières, ce chirurgien, ce chauffeur, tous unis pour changer mon sexe ! La réassignation demande une somme de technologies colossale. Pour moi, ce sera dans 20 petites heures maintenant, au bout de quatre jours de diète vécus agréablement à l’hôtel, en compagnie de mon « accompagnatrice ».

Wake up Miss Célia ! 

« Miss Célia, wake up, its finish ! » Je me réveille doucement dans le bloc. Je vais bien. Je suis heureuse au-delà de ce que ma raison raisonnable pouvait imaginer. Je répète béatement « i’m happy, so happy ». J’ai du boulot pour analyser tout ça !

Je pensais n’avoir pour la SRS quasiment que des objectifs pratiques liés à l’arrêt de l’Androcur® et ce genre de choses, mais pas de raisons magiques ; En fait je ressens le même bien être que j’avais ressenti la première fois que je me suis baladée habillée en femme dans la rue. Un soulagement intense. La sensation d’avoir réglé un problème énorme. Je ressens la même chose avec la vagino, tout en faisant la différence sexe/genre, binarité, etc.

Et puis ça doit être aussi la décompression qui suit. Car tant que ce n’est pas fait, on a toujours la possibilité de renoncer et c’est épuisant. On a beau avoir décidé, envoyé de l’argent, pris les billets d’avions… Il y a toujours cette possibilité de faire machine arrière. De ne plus avoir ça à gérer est un grand soulagement. C’est fait. Et c’est bien fait ! Quoique enflée, je vois déjà que c’est réussi, par rapport aux photos de neo-vagins trouvés sur internet et par rapport à ceux que j’ai pu voir “en vrai”. Le mien à un bon aspect, quoique très boursouflé. De plus il est très sensible en plein d’endroits, clito, petites lèvres me font sauter au plafond lorsque le Dr Chettawut titille avec une sorte de grand coton tige.

J’ai eu un passage difficile limite panique le lendemain de mon opé. Mal au ventre, au sexe, en sueur intense, je grelottais et envie de vomir sans pouvoir car ils m’avaient donné un antivomitif car je ne gardais rien. Enfin vraiment pas bien. Une infirmière (son nom se prononce « Noï » ) m’a tenu la main et chanté une chanson. J’ai pensé que c’était une chanson traditionnelle thaÏ. C’était doux. Je ne reconnaissais ni l’air ni les paroles. J’étais tellement mal Je n’avais pas le cœur à chanter. Mais avec sa gentille insistance elle reprenait la chanson en me caressant doucement les mains et le visage, en m’arrangeant les cheveux.

Et d’un seul coup, j’ai compris qu’elle me chantait « le travail c’est la santé, ne rien faire la conserver, les prisonniers du boulot, ne font pas d’vieux os ! ». Je n’ai pas pu m’empêcher de rire malgré mon état. Elle avait gagné la partie. On a chanté toutes les deux et cette fois c’est moi qui lui apprenait le vrai air de la chanson et elle notait les paroles en phonétique thaï. Elle me répétait des petits mots en français et en anglais « be strong, be strong », « One week, pain, mal, everybody ; Two week petit petit petit pain, no mal ; if you cry : mal ; if dont cry : petit mal, no pain ».

Après ils m’ont fait une injection et depuis ça ne fait qu’aller vers le mieux.

J’ai énormément dormi durant toute la clinique, qui m’a évité le syndrome de « l’horloge hantée ». Je ne me suis réveillée que pour les repas et je me forçais à manger je n’avais qu’une envie continuer à dormir. Je pense que je n’ai jamais autant dormi de ma vie en heures cumulées

Le pansement à été retiré hier soir, Il reste l’insert vaginal et une sonde urinaire. je suis très satisfaite mais on ne peut pas trop préjuger à ce stade c’est très enflé. La sensibilité est démente, le Dr Chett à testé avec un coton tige whaaaaou !

Une femme dans le miroir

Après quelques jours de clinique où je n’ai fait que dormir, nuit et jour, je suis revenue dans ma chambre d’hôtel à Bangkok, à l’hôtel Dusit c’est mieux que la chambre sans fenêtre de la clinique, même si le lit électrique qui bouge dans tous les sens c’était top !

Il y a un immense miroir dans l’entrée de ma chambre. J’ai du mal à décrire la joie que me procure le reflet de mon corps en entier (qui est objectivement loin des canons de la beauté). Je ressens le même bonheur que lorsque je suis sortie pour la première fois boulevard Haussman habillée en femme. J’éprouve un sentiment de plénitude, de n’être plus qu’un seul être, non divisé. Je ne me sens pas plus femme qu’avant, je me sens moins homme ! Et j’ai de la joie d’avoir pu le décider moi-même, de contrôler ce que je fait de mon corps, avec le concours de la technologie médicale la plus en pointe (enfin j’espère !)

Je suis étonnée de ça car ça ne correspond pas aux raisons plus pragmatiques de ma décision de faire cette SRS. Je ne pensais pas découvrir d’autres raisons après coup. Me reviennent juste maintenant énormément de détails de rejet de mon pénis depuis ma puberté.

Je ne parlerai pas de deuxième vie, mais d’une vie qui continue et va s’enrichir de cette expérience tout de même assez extraordinaire. Mon passé demeure, et il m’aide à comprendre bien des choses qui se passent maintenant.

Ni homme ni femme

Aujourd’hui je me sens un peu moins « cyborg » car m’a été retirée la sonde urinaire (aïe !) et tout le bazar de tuyauteries qu’il me fallait trimballer dans tous mes déplacements. Je n’ai donc plus aucun sparadrap. J’ai pu prendre une douche. Je regarde mon sexe avec le face-à-main fournit par la clinique. Je suis tout d’abord éberluée par la finesse des « coutures ». Les points de sutures sont tellement proches et minuscules qu’ils ne se voient déjà qu’à peine à certains endroits. Je pense qu’au delà des techniques opératoires différentes, si l’on compare avec ce qui est pratiqué en france notamment, cette finesse est presque un signe culturel de l’orient. Je pense que le temps passé sur ces sutures peut expliquer pourquoi il faut 6 heures en Thaïlande quand il n’en faut que 3 en France.

J’ai fait moi-même ma première dilatation ce matin, sous la surveillance de l’infirmière, ça s’est très bien passé. Je dois en faire une autre en fin de journée, seule.

Il faut tout de même se dire que cette transformation, comme toute opération chirurgicale, est d’une très grande violence. Sans anesthésie ce type d’intervention serait absolument impossible. Et si grâce à l’anesthésie on est absent lors de l’opération, le corps se souvient et gardera les marques de cette violence. C’est par l’ablation pure et simple de certaines parties (testicules, corps caverneux), en découpant les chairs et en les assemblant différemment que le résultat visuel et fonctionnel d’un vagin est obtenu. Mon nouveau sexe est né d’une plaie, pas d’un développement embryonaire. De plus, mon sexe ne sera et ne restera opérationnel pour la pénétration qu’à la condition de le dilater régulièrement. Comment oublier d’où l’on vient avec de telles conditions et contraintes ? Comment se sentir plus femme dans le sens commun naturalisant de femme cisgenre ? Pour moi ce n’est pas possible.

Cela ne veut pas dire que je n’éprouve pas une réelle satisfaction d’avoir mené à bien cette transformation. C’est plus que de la satisfaction, c’est une plénitude nouvelle. Elle me fait me sentir moins masculine, la chirurgie venant contredire en quelque sorte ma biologie d’origine. J’ai le sentiment d’avoir été « vaginifiée » plutôt « qu’émasculée », c’est une chose « en plus » plutôt que « en moins ». Et je peux de mes yeux et de mes sens palper cette réalité de ne plus avoir de pénis, et d’avoir à sa place un vagin.

Les mots femmes et homme recouvrant des concepts d’une infinie variété, et moi même ne croyant plus à cette bipolarisation de l’identité, les utiliser pour expliquer ce que je ressens fausse un peu ma pensée. Plus femme, moins homme, je ne me sens au fond ni femme ni homme car ces termes renvoient toujours à la problématique binaire. J’ai toujours ce sentiment d’avoir longtemps accepté sans réfléchir ce que m’indiquait ma biologie, d’en avoir incarné le rôle et d’avoir longtemps souffert de cette obéissance à ma biologie, sans connaître l’origine de mon mal-être, et c’est seulement une fois la cause parvenue à ma conscience, d’avoir mené selon mes moyens et l’état actuel de la science, une transformation de mon corps et de mon apparence dans le sens d’une féminité qui me convient et qui a fait disparaître tous mes problèmes existentiels.

Par rapport à l’idée de la construction de cette féminité, j’ai marqué une volonté farouche d’aller où je suis maintenant, et d’abandonner à tout jamais la place où j’étais, avec énormément d’énergie face aux obstacles réels et imaginaires qui se sont dressés devant ma décision. Cette volonté consciente m’éloigne aussi d’un « devenir femme » que vivent la plupart des femmes cisgenre, leur genre n’étant pas, la plupart du temps, contrarié par leur morphologie.

Un vagin pour devenir invisible ?

Vagin ou pas, je n’aurais pas droit à l’invisibilité de mon passé, autant l’intégrer tout de suite, car déjà Google me trahit depuis que j’ai adressé une bafouille à notre cher Président de la République. Acte manqué ? Oui, sans doute pour m’éviter d’avoir à le dire. Ceux qui cherchent des infos sur moi les trouveront sans que j’ai cet effort à faire.

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