L’Histoire de Lou (1 et 2)

L'histoire de Lou 1

1ère partie : Lou n’est pas née dans un chou

Cela faisait plusieurs mois que Lou passait régulièrement devant cette porte entre-ouverte, mais elle n’y prêtait pas plus d’attention que cela. Et puis, un jour, on ne sait pourquoi, Lou, qui à l’époque ne s’appelait pas encore Lou, sentit en elle-même une forte attirance à aller y passer la tête. Elle avança prudemment, à pas feutrés, jetant un œil derrière son épaule pour vérifier que personne ne l’aperçut et avec un geste lent mais décidé entreprit de faire coulisser la paroi de bois. Sitôt fait, elle fut comme happée par une force immense (un peu comme dans ces films où l’on voit des passagers aspirés par le hublot d’un avion suite à la rupture de celui-ci). De tout son corps elle résista a cette sensation à la fois violente et douce, étant elle-même, attirée et effrayée, puis constatant dans son corps que cette force colossale (comment résister longtemps ?) était colossale, précisément, elle lâcha prise.

Elle fut alors aspirée par un genre de tourbillon, (vous savez, comme celui qui permet de rejoindre le pays des merveilles) et perdit totalement pied avec la réalité partagée des êtres vivants avec lesquels elle partageait sa vie jusqu’alors, qui considéraient, tout comme elle d’ailleurs, que les garçons naissent dans les choux et les filles chez le fleuriste.

D’emblée, la vérité s’avéra pour elle beaucoup plus complexe.

Elle parcourut seule, alors, un long chemin solitaire sur les routes électroniques du web et de site en site, de recherche en Scylla, elle se rendit compte de l’incroyable vérité qui se clarifiait en elle alors : Lou n’était pas celui qu’on croyait.

C’est donc au cours de ses longues errances, lors desquelles elle parcourait (avide) les récits dantesques de ces êtres en proie aux tempêtes d’océans démontés du doute, qu’elle prit conscience que contrairement à ce qu’elle avait imaginé, elle ne se trouvait pas seule à interroger pour elle-même la Vérité (martelée depuis l’enfance) qu’elle était un petit garçon puisqu’elle avait un petit zizi.

C’est à cette époque, me raconta-t-elle, qu’elle entreprit de rouvrir tous les carnets de ses expériences (ceux écrits et ceux non-écrits) et qu’elle rechercha (et trouva) de nombreuses traces de cette vérité qui maintenant lui sautait aux yeux :
« JE SUIS UNE FEMME ! »

Vous imaginez bien comme troublante fut cette révélation, que tout, par ailleurs, semblait démentir.

« Je dis « Démentir » », reprit-elle, « mais j’ajouterais : quoique …. Quoique …. »
En effet, de ces flash back successifs, immergea tout un lot de paradoxes qui vinrent confirmer ses supputations : « Ben, ça date pas d’hier ! »

Fière de cette évidence, elle sentit alors en elle la force de mettre en confrontation sa vérité propre avec celle des autres êtres humains.

« Etre femme en dedans, c’est une chose, se disait-elle, mais comment le paraître au dehors ? » tel était alors son questionnement principal. Elle ne se doutait pas, alors, qu’en réalité, elle ne venait de faire que le premier pas du long chemin transitionnel qui s’ouvrait devant elle, sans qu’elle en sût même l’existence.

Pour ce faire, elle mit en place une stratégie qu’elle prit un maniaque plaisir à huiler, qui lui permettrait, pensait-elle, de faire partager au plus grand nombre le fruit de sa découverte.

Il lui parut sage dans un premier temps, de ne pas s’adresser au plus grand nombre, objectif ultime de sa quête, mais de restreindre celui-ci à quelques uns, inconnus pris au hasard des rencontres urbaines.

Pour démarrer son expérimentation, elle décida (mais était-ce un bon choix ?) de réaliser celle-ci dans la pénombre de la nuit.
Si elle se rendait tout à fait compte que les passants du soir, en quête d’aventures sulfureuses, ne constituaient pas le public le mieux adapté à sa situation, elle en était encore à craindre des rencontres de personnes connues d’elle, ce qui révélait en elle ce nouveau paradoxe : tu veux ou tu veux pas ?

Cette période, reconnaît-elle maintenant, fut en réalité assez pénible.
Vous comprendrez aisément que les essais successifs et approximatifs de Lou à se fabriquer une image féminine, amenant celle-ci à adopter des allures et des styles vestimentaires oscillant entre la catin sur-maquillée et l’as de pique, ne facilitèrent pas son expérimentation.

Elle n’osa me préciser les remarques acerbes ou méprisantes, voire railleuses qu’elle subit alors, et, de mon côté, je n’osai les lui demander car, je sentais sa grande tristesse lorsqu’elle me parlait de ces expériences remplies de honte et de désespoir.

Cette honte, sans aucun doute, trouvait son origine dans le décalage entre les efforts qu’elle déployait à se faire accepter telle qu’elle se ressentait et l’image d’Epinal qui lui était renvoyée d’une professionnelle du sexe, image qui ne lui correspondait pas, même si, du côté de la bagatelle, elle ne se sentait pas en reste.

Elle s’aperçut toutefois qu’au fil des semaines, ses sorties, d’abord nocturnes puis diurnes lui permirent de « passer inaperçue » ! Ainsi elle conclut que c’est par l’absence de réaction des personnes qu’elle croisait qu’elle pouvait finalement juger du caractère probant de ses essais. « Une femme n’est-elle reconnue femme que lorsqu’elle est invisible ? » ricana-t-elle !

Puis vinrent les « Madame » !
Ah ! Les « Madame » ! …
Avec quel bonheur elle me conta ses premiers « Madame » !
Madame chez le boucher, Madame dans les transports, Madame dans l’ascenseur etc..

Les « Madame » vinrent donc comme une consécration des efforts de Lou : « Je passe donc je suis ! »

@ suivre

(pour contacter l’auteure : lou.edit at yahoo.fr)

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Maison close par Lautrec : http://www.parisrevolutionnaire.com

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2ème partie : Lou et les Hommes

Lou est attirée sexuellement par les hommes ;
C’est un fait, une évidence, une réalité.
Cela faisait de nombreuses années que Lou savait cela, et cela faisait de nombreuses années que ses partenaires étaient donc de sexe masculin.

A l’époque, je veux dire, à l’époque avant laquelle Lou avait révélé (à elle-même et au monde entier) son apparente féminité, ceux-ci se qualifiaient généralement dans la catégorie des « gays » : c’est à dire des personnes d’apparence masculine portant un sexe mâle et attirés sexuellement par des personnes d’apparence masculine portant un sexe mâle.
Lorsqu’elle avait des rapports sexuels avec ceux-ci, elle avait, à ses dires, une sexualité féminine et eux une sexualité masculine.
Elle considérait donc que « s’offrir à un homme était un acte féminin » et inversement que prendre son ou sa partenaire était un acte masculin.

Je ne sais pas si vous êtes de son avis, mais toujours est-il qu’il en était ainsi pour elle.

En somme, le regard que Lou porte de cette époque, l’incite à décrire ses rapports ainsi : «  J’étais donc une femme d’apparence masculine, portant un sexe masculin et avec une sexualité féminine tandis que mes partenaires, quant à eux, étaient d’apparence, de sexe et de sexualité masculins.

« Mais de quels genre étaient-ils ? » osais-je lui demander !
« ça ! Nous n’en parlions pas ! »
«  Certains étaient certainement plus .. euh … virils, que d’autres … Certains étaient plus attentionnés, d’autres moins, certains étaient plus égocentrés, d’autres plus altruistes, certains étaient plus sensibles, d’autres peu … etc..  mais savoir leur genre ???? Je ne leur ai jamais demandé ! Du reste, ils n’auraient pas compris ! Et moi-même je ne savais pas tout cela. »

« Et puis, il y avait aussi les hétéros pas gays mais qui l’étaient quand même tout en disant qu’ils ne l’étaient pas ! … Et puis il y avaient les hétéro-gays les bis, en somme… etc.. »

Enfin, toujours est-il qu’il existait, aux yeux de Lou, une certaine concordance entre l’attirance explicitée de ses partenaires et ce qu’elle pouvait leur offrir. Si ses partenaires aimaient sa sexualité féminine, ils aimaient aussi son sexe masculin, Ils l’aimaient, non pas pour s’en servir, mais plutôt comme un apparat, « une marque de reconnaissance de désir et de ressemblance, peut-être ? » .

Mais lorsque la féminité de Lou apparut au grand jour, cela mit du rififi dans l’ordre des choses : ses amis « gays » d’autrefois se détournèrent … ce qui laissa Lou perplexe.

De son point de vue, il ne lui semblait pas que dans l’intimité de l’alcôve, les choses fussent différentes d’auparavant, elle ne se sentait ni plus féminine, ni moins, du reste, elle n’avait pas le sentiment de modifier ses comportements, ni que ses ressentis aient variés …
C’était donc une histoire d’apparence ? Juste une histoire d’apparence ?

« Pourtant, ma féminité, elle était bien là, auparavant, tu sais, elle n’est pas arrivée du jour au lendemain … » me dit-elle, « Comme si je pouvais la montrer par mes gestes, par ma façon d’être, de ressentir et d’agir, mais lorsque je l’ai affichée alors là, ça a été le chambard.»

« Ce qui s’est passé pour eux ? … je n’en sais fichtre rien …
– Tu ne leur as jamais demandé ?
–  Si … non … oui … je ne sais pas … ils ne savaient pas … du reste ça a coupé court, tu sais. Et puis moi-même j’étais un peu perdue à cette époque »

Et aussi, en contrepartie, Lou fit alors la connaissance d’autres hommes, « ceux précisément attirés par mon ambiguïté, ceux attirés par les « femme à bites » … »
« Cela m’a amusée un temps. Et puis cela valorisait ma féminité. J’aimais avec eux me sentir femme. »

Puis elle me raconta comme finalement elle se lassa de ceux-là. Rares (en a-t-il existé un seul ?) furent ceux qui voyaient en elle plus qu’une chose sexuelle particulière, ignorants de la Personne qu’elle était ; nombreux étaient ceux qui la contactaient pour seule fin de réaliser un fantasme, tiré de quelques images vidéos pornographiques, qui de plus « leur permettait d’assouvir leurs pulsions homosexuelles tout en couchant avec une femme ».

« Et puis, tu sais, une trans, ça vaut moins cher qu’une pute ».

Je sentais dans ses propos, une grande amertume, voire une certaine colère, contre eux ? contre elle-même ?
« Mais tu ne peux pas savoir, j’en ai eu de tous âges, 10, 20, 25 ans plus jeunes que moi ! Des gamins de vingt piges comme des vieux vicelards qui se couchaient sur le lit en me disant « Suce-moi », comme si j’étais une professionnelle … »
« Et le pire, vois-tu, c’est que je le faisais. »

« Et l’amour ? » ….
Pour Lou, l’amour était ailleurs, l’amour était distancié du sexe.
« J’en ai trop fait … j’ai trop fait de sexe, et trop fait mal. L’excitation des hommes m’excitaient mais finalement ils m’ont usée … et en plus je ne les faisais même pas payer ! »
« Une fois j’ai essayé, ou plus exactement j’ai fait semblant d’essayer : un mec que j’ai rencontré sur un chat et qui proposait de me payer. Pourquoi pas, je me dis. Il me téléphone. Et là j’ai craqué ! Un tel irrespect, un tel égoïsme, et des schémas plaqués à me faire vomir. J’ai laissé tomber. »

« Et l’amour ?, je te demandais. »
« – Comment voulais-tu que je rencontre un homme capable de m’aimer totalement dans mon ambivalence ? Les Personnes bi-sexuées n’ont pas de statut ici. Elles n’existent que dans le monde de la nuit. Quand je dis bi-sexuées, je parle précisément de genre et de sexe. Il n’y a pas de place pour les personnes dont le genre et le sexe ne correspondent pas. Tu comprends pourquoi il est tellement plus facile de rester dans le placard. Au moins, là, on est tranquille, c’est chaud … Le souci c’est quand le placard devient trop étroit … mais tu sais, sortir du placard c’est aller dans un no man’s land … ou bien c’est aller jusqu’au bout, se mettre en conformité. Avais-je le choix ?»

@ suivre

(pour contacter l’auteure : lou.edit at yahoo.fr)
La 3ème partie de « L’Histoire de Lou » sera mise en ligne le 21 janvier

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