Pré-Hop ! Quelques réflexions avant une SRS

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D’abord, je ne suis pas née dans le mauvais corps

Je suis une femme trans. Je suis une trans pré-op. C’est à dire pas encore opérée. On dit pré-op ou post-op pour dire où l’on en est de l’opération de changement de sexe, la réassignation sexuelle, la vaginoplastie en ce qui me concerne, la SRS, Sex Reassignation Surgery. On peut dire non-opé quand on a pas l’intention de se faire opérer. Abus de langage car je ne suis pas pré-op de partout. Je suis déjà post-op du visage. J’ai fait une opération de féminisation faciale, FFS, Facial Feminisation Surgery. Et le visage ça peut sérieusement vous coller une étiquette homme ou femme. C’est important pour le genre le visage. Mais bon, quand on parle d’une trans opérée ou pas, on ne parle pas du visage on parle du sexe. Il faut croire que même pour les trans le plus important c’est le sexe 😉

Je pars à Bangkok la semaine prochaine pour faire cette vaginoplastie. Pourtant, je ne considère pas être “née dans le mauvais corps”, mais j’estime plutôt avoir été assignée à la naissance dans le mauvais genre, en fonction de la loi qui aligne systématiquement sexe et genre. J’entends souvent des trans témoigner en avançant cette idée d’être “née dans le mauvais corps”, ou bien d’être depuis toujours “prisonnière de leur corps”. Ce n’est pas ce que je ressens.

C’est la volonté de m’adapter et de me fondre dans mon environnement qui fait que je modifie mon corps et mon apparence. Dans les moments où je suis seule, je ne me sens pas de genre particulier. C’est bien socialement que je ne supporte pas le rôle d’homme, et que je me sens comme une poissonne dans l’eau en tant que femme. Ce n’est pas un conflit entre mon corps et mon esprit, mais un conflit entre le rôle social qu’on m’a collé et celui que je veux jouer. La pensée queer qui m’accompagne m’aura aidé à comprendre que le genre est une performance réitérée : je me maquille presque tous les jours ! Je me ressens femme socialement et pas biologiquement. Je n’attends aucune transformation biologique de mes opérations et de mon traitement hormonal, juste une apparence. Mon taux féminin d’estradiol dans le sang, ma testo à zero ne me mettent pas en joie. L’évolution de mes seins ou des courbes de mes hanches, si. Les traits de mon visage transformé m’ont aussi changé la vie. La notion de passing ne me gêne pas. Je me fais passer pour femme comme les métisses se faisaient passer pour blancs dans les régimes racistes (c’est l’origine du terme passing). Et c’est en me faisant passer pour femme que je  deviens femme. C’est performatif.

J’ai divers outils à ma disposition pour réaliser cette performance : la prise d’hormone et d’anti-androgène, des interventions chirurgicales sur mon visage et mon sexe, l’épilation définitive de ma barbe, la rééducation de ma voix, le remplacement total de ma garde robe, la construction d’un comportement social différent, d’une démarche différente, de gestes différents, voire d’un état d’esprit différent. Les transformations s’opérent quelquefois sans même y penser. Les habitudes se prennent. C’est comme d’apprendre à conduire une voiture. Au début on se concentre et on perd les pédales et après on fait ça sans même y penser. Tous ces efforts, conscients ou pas, je ne les produis pas en vue de faire correspondre mon corps à une vérité intérieure. Je n’ai pas dans l’idée que mon essence féminine serait contredite par mon corps, la faute au Créateur en somme. Non, je ne répare pas une erreur de la nature, je répare une erreur de l’état civil à mon égard. Comme il faut tout faire soi même pour réparer les conneries des autres, je modifie mon corps pour le conformer autant à mon attente qu’à l’attente sociale. Je veux être considérée comme une femme, car c’est dans ce genre que je me sens bien. Je ne prétends pas pour autant pouvoir complètement expliquer mon aspiration au genre féminin, ou le sentiment de rejet profond que j’ai de mon genre masculin. Tout cela est lié à mon histoire et je ne me souviens pas de tout les détails. La mémoire m’en revient progressivement, je retrouve des petits cailloux que j’avais laissé sur mon chemin, des traces de mon désir de quitter la sphère masculine et de rejoindre la sphère féminine jalonnent mon parcours depuis l’enfance.

Je ne crois pas que la biologie me détermine, mais que la société a déterminé mon genre en fonction de ce qu’elle a su de ma biologie et que c’est très violent de devoir obéir à cette injonction quand ça ne vous correspond pas. Genre et sexe c’est pas pareil, on est d’accord là dessus j’espère ? Sinon renseignez-vous avant de continuer à me lire !

“être née dans le mauvais corps” ne peut se traduire pour moi que comme “être née dans un corps (mâle) qui a conduit l’état à m’assigner dans un mauvais genre (homme)”. Je n’ai pas de ressenti d’une femellitude intérieure. Même après vagino je ne pense pas que je l’aurais ! J’ai possédé les traits sexués mâles suffisants pour jouer un rôle mâle dans le mécanisme de la reproduction. Je ne nie pas cela. Il ne s’agit pas pour moi d’un déni biologique, mais de considérer que ma biologie ne me détermine pas.

Ne me demandez pas de croire que je suis vraiment une femme, je n’ai jamais été vraiment un homme.

Une trans opérée avec laquelle j’ai discuté récemment me disait que depuis toujours son corps mâle lui posait problème et lui en pose encore post-op, parce que ce corps mâle ne lui permettait et ne lui permet toujours pas de vivre dans le genre féminin qu’elle désire. Elle a résolu le problème en partie avec sa SRS. En partie seulement. Elle est une femme maintenant pour tout le monde, y compris pour ses amants tant qu’elle ne se oute pas, sauf peut-être pour elle-même. Pour elle, le genre féminin ne s’arrête pas à être une femme en apparence et dans la sexualité, mais s’accomplit aussi dans la maternité. C’est un absolu. Celui de la reproduction. Que cela soit son malheur en cela elle rejoint nombre de femmes stériles pour diverses raisons.

Pourtant, le fait de ne pas pouvoir avoir d’enfant ne la rend pas moins femme, sauf si elle est convaincue du contraire. Pour éviter d’en souffrir, nous renonçons à tout ce que permet un corps féminin cisgenre fertile et que nous n’aurons jamais. Nous essayons de profiter de ce sur quoi nous pouvons agir, l’apparence, le social, un corps féminin trans. Enjoy ! Les boudhistes disent “Quand il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problème”. J’essaie de ne pas me rendre malheureuse à tenter de changer des trucs que je ne peux pas. Il y a assez de problèmes avec les choses sur lesquelles on peut agir. C’est vrai qu’on peut se rendre malade quand on ne parvient pas à être satisfaite dans le genre que l’on ressent, parce qu’on ne posséde pas le corps idéalisé que l’on désire. Que l’on considère que pour avoir le genre, il faut avoir le corps, ok, mais dans la limite du techniquement possible.

Pourquoi se rendre malade en désirant des trucs qui n’existent pas en réalité ? Personne ne sait définir ce qu’est vraiment un corps mâle ou un corps femelle, à part le Bureau central de contrôle de la féminité du Comité international olympique qui prétend déterminer à coup sûr qui est femme et qui est homme, c’est beau la science ! Les intersexes sont la preuve vivante de l’infinité des variations possible entre les corps sexués. Nous sommes tous des intersexes dans le sens où nos caractéristiques sexuées sont une affaire de dosage, pas une affaire de polarité.

En vérité je vous le dit : ni le corps mâle, ni le corps femelle n’existent, ni le genre masculin, ni le genre féminin n’existent. Tout ce qu’on peut observer sur le corps, ce sont des traits sexués à dosage variables, et pour le genre une différenciation exacerbée artificiellement, pour faire croire qu’il y en a deux et qu’on doit choisir. Moi, je suis gentille et j’ai pas envie de m’expliquer en permanence, alors je choisis femme parce que je le vaux bien et que ça correspond profondément à l’endroit où je me sens à ma place, peace, zen, bien dans mes baskets. Mais ne me demandez pas de croire que je suis vraiment une femme, je n’ai jamais été vraiment un homme (je reprends ça de Kate Bornstein). Je ne sais pas me définir, je suis pas médecin du C.I.O. , moi. Croire à la réalité de la nature qui fait les garçons et les filles, quand on est trans, c’est des coups à se rendre malade effectivement.

Même les trans normatifs explosent la norme de genre

C’est la loi naturelle qui s’applique aujourd’hui. Non écrite mais largement acceptée comme norme, la loi naturelle dit qu’on est homme ou femme, êtres complémentaires créés par la Nature ou Dieu, c’est la même chose, altérité magique douée de la capacité de se reproduire, born to reproduce. La loi naturelle passe sur le fait biologique même. Le contre exemple flagrant des personnes intersexe vient la contredire en pleine poire.

Avec les intersexes, les trans dérangent la loi naturelle qui proclame le sexe et oublie le genre. Cette fusion sexe et genre créé par la culture explose avec les trans, qui refusent le lien entre leur corps sexué et leur genre. Tous les trans sont mal à l’aise avec le genre social qu’on leur a assigné à la naissance, en fonction de leur appareil génital visible. A partir de ce constat, les raisons que les trans invoquent sont diverses : certaines refusent de parler de genre (Note : par commodité de rédaction, je vais employer “elle” et parler des trans filles car c’est ce que je connais mieux, mais ça peut s’appliquer aux garçons s’ils se reconnaissent dans ce que je raconte). Celle qui me dit : “Je suis mentalement une femelle dans un corps de mâle” estime que son corps mental ne correspond pas à son corps réel. D’autres comme moi estiment plutôt que leur corps masculin ne correspond plus au genre féminin désiré. Quoi qu’elles avancent comme causes de leur transidentité, les trans remettent de fait toujours en question ce lien entre corps et genre.

Mais les trans ne vivent pas hors du temps et de la culture. Elle n’échappent pas à cette loi naturelle. Elles-mêmes sont bien souvent perturbées par l’absence du lien entre leur sexe et leur genre. Elles cherchent donc parfois à recréer le lien entre leur genre et leur corps, pour être reconnues dans le genre qu’elles ressentent ou désirent, par les autres et par elles mêmes.

Quand on est trans, on ne nait pas femme, on décide de le devenir

Quand on est trans on décide de devenir femme et c’est là que ça coince. Car cette décision, une femme cisgenre n’a pas à la prendre. Elle devient femme sans le décider. Il lui suffit d’accepter le genre qu’on lui a assigné. De suivre le mouvement qui s’impose de l’extérieur et qu’accompagne son développement biologique. Par contre, le genre ne survient jamais par défaut quand on est trans, malgré l’espoir de certaines qui ont eu pendant leur enfance l’illusion qu’elles allaient devenir femmes à la puberté de façon magique. Cela n’arrive pas et la prise de conscience est parfois douloureuse. La voix qui mue, les poils qui poussent et tous les effets de la montée de testostérone vous mettent alors le moral dans les chaussettes. Il faut agir consciemment pour devenir “celle que l’on est”. La performance de genre on sait ce que c’est quand on est trans. Et c’est parfois difficile de sentir cette différence avec les cisgenres qui ne se posent pas la question de la légitimité de leur genre. Les trans décident de changer de genre – et parfois de sexe – en fonction de perceptions plus ou moins conscientes, de ressentis intérieur plus ou moins reliés à des évènements identifiés. Mais expliquées ou pas, ces perceptions extrêmement fortes les poussent à décider un jour d’entamer une transition. C’est souvent une affaire de survie, et il faut bien ça pour se lancer dans une telle course d’obstacle. Il reste une insatisfaction difficile à combler : les trans ne vivent pas toujours très bien l’obligation qu’elles ont eu de devenir femmes par la force de leur volonté. Elles apprécieraient que le genre soit un truc qui les dépasse, magique, essentiel, transcendental, naturel, divin ! Marre de porter le chapeau, de devoir se justifier par la raison quand il s’agit de ressenti. Leur parcours de transition s’achève avec le soulagement de n’avoir plus à déployer une telle énergie pour devenir femme, et cette quête d’un aboutissement, souvent représenté par la quête du vagin, correspond à une envie de vivre l’inconscience tranquille des femmes cisgenres. Je n’ai jamais été jalouse du corps des femmes, mais je jalouse encore leur inconscience à s’incarner dans un corps féminin.

Vouloir un vagin, c’est essentialiste ?

Quand on est trans et que l’on croit aux fadaises naturalistes d’atteinte d’un idéal féminin par la vaginoplastie, pourquoi alors se lancer dans la fabrication de cet ersatz ? Et quand on y croit pas, pourquoi vouloir un vagin le plus naturel possible ? Est-ce que ce désir de vagin est une forme de soumission aux thèses essentialistes ? La volonté de rejoindre une essence féminine dont le symbole le plus fort serait le vagin ? La plupart des femmes ont un vagin. De là, s’est ancrée dans les consciences l’idée fausse que quand il n’y a pas de vagin, il n’y a pas de femme. Est ce que je veux un vagin parce que je pense qu’une vraie femme en a un ? Non, car il faudrait aussi que je crois qu’un néo-vagin est un vrai vagin, alors qu’on voit assez vite que ça reste un bricolage de chirurgien. Il y a a une autre idée fausse qui surgit alors :  “Si je ne suis pas naturelle, biologique, je ne suis pas une vraie femme donc je n’ai rien à faire d’un faux vagin”. Mais toutes ces idées sur la nature induisent qu’il existe de vraies femmes, et nous replonge dans le récit essentialiste. Une trans n’est pas plus vraie ou fausse qu’une femme cisgenre, dès lors qu’on considère le genre feminin comme le résultat socialement visible d’une détermination sociale, si l’on part du principe qu’il n’existe pas d’essence feminine qui trouverait sa vérité dans le vagin. Le vagin ne fait pas la femme, une femme – qu’elle soit trans ou cisgenre d’ailleurs – peut avoir ce qu’elle veut ou ce qu’elle peut entre les jambes, elle n’en sera pas moins femme. Il s’agit seulement d’autodéfinition de son genre. Je vous déclare que suis une femme, et cela rend la chose vraie, sans autre preuve à fournir. Je pourrais en rester là et je n’en serais pas moins une femme. Mais je décide de m’approprier certains traits de la féminité que je désire pour moi. J’aide cette acceptation de mon genre désiré pour moi et pour les autres en travaillant mon apparence. Je pioche et je m’approprie certains codes de genre convenus. J’autodétermine mon genre et me construis socialement comme je le ressens.

Je veux que l’on me fabrique un truc qui ressemble à sexe féminin, qui fonctionne à peu près pareil. Je sais qu’un néo-vagin a peu à voir avec un appareil reproducteur femelle, je ne le fais pas pour la reproduction mais pour construire à cet endroit de mon corps la féminité que je désire.

Je n’attends pas de l’opération qu’elle me rende plus femme que je ne le suis déjà. Avec mon vagin, je ne serais pas plus femme que je n’ai été homme avec mon pénis. J’ai été masculine et même très virile, avec des poils partout. Je serai féminine dans un type de féminité que je décide et qui pourra évoluer.

Ma transition est une construction consciente et je suis preneuse de toute la technologie disponible. De la même façon que j’ai composé ma garde robe féminine, composé mon comportement féminin, cherché, trouvé et travaillé ma voix féminine, je construirai mon vagin.

Je ne sacralise pas spécialement cette partie de mon corps plutôt qu’une autre. Je souhaite que mon corps corresponde à ce que j’ai envie d’exprimer et de vivre socialement par mon apparence.

Non à l’abolition de la transidentité

Pour certaines, si la transidentité était reconnue socialement, si on pouvait librement exprimer son genre, on n’aurait plus besoin de faire des transitions, plus besoin de procéder à une quelconque modification de son apparence, plus besoin de recourir à la chirurgie ou aux hormones, la transidentité disparaîtrait. Le genre disparaîtrait. Comme disait ma mère : “Si ma tante en avait on l’appellerait mon oncle”.

Dire que les normes et les lois nous imposent des parcours de transition au fond non désirés, c’est nier la capacité d’agir de chaque personne. Même si le genre est social, il y a une part de représentation de soi à soi qui compte. J’ai besoin d’être une femme pas seulement pour les autres, mais aussi pour moi, pour le seul plaisir de décider de la case dans laquelle je me mets. Je déclare être une femme. Je le décide. J’abolis non pas le genre mais je refuse d’être placée dans le mauvais genre, la mauvaise case. Je construis une certaine féminité trans, qui est la résultante d’un parcours de vie, d’un passé masculin. C’est un parcours singulier, à côté d’autres qui créent de nouveaux genres, nous construisons n genres et ne souhaitons en abolir aucun. Je ne crois pas et n’appelle pas à la disparition du genre, même si la disparition de sa mention binaire sur les papiers d’identité ne me tirerait pas de larmes.

On ne connait pas la source de la transidentité, ce besoin de transformation. C’est un sentiment profond. Dire qu’on y peut rien et que la société doit l’accepter, nous respecter par l’égalité des droits, je suis d’accord. OK. D’accord c’est pas  notre faute si nous sommes trans. C’est un machin qui vient d’on ne sait où. Mais ça n’explique pas la part de refus des normes qui nous anime. Quelle est la part de jeu, de désir et de plaisir de sentir la liberté humaine de conduire sa vie, d’agir sur son corps ?

La justification du désir

Il y a des personnes, qui aspirent à l’ablation d’une partie saine de leur corps. Il s’agit souvent d’un besoin impérieux d’être amputé d’un membre ou de plusieurs pour faire correspondre son corps à une identité corporelle ressentie. La médecine bien entendu en a fait une maladie mentale classée dans les perversions sexuelles. Une paraphilie parmis d’autres. Philie, c’est que ces personnes aiment ça, que c’est un choix, un fétichisme. Quand la médecine condescent à admettre que ça correspond à un besoin vital c’est parce que la personne qui souhaite l’opération leur pipote que le truc les dépasse, que la pulsion est plus forte que leur volonté. C’est énorme de vouloir se faire sauter une jambe. Ça fait froid dans le dos. Les psys voudraient supprimer le désir plutôt que de supprimer le membre, et là on a tendance à se dire que ça serait quand même mieux au fond. Mais ces personnes ne sont pas plus malades que les trans, et ne ressentent pas la suppression d’un membre comme une mutilation, mais comme le retour à un schéma corporel dans lequel ce membre n’a pas sa place. Pour eux comme pour les trans il s’agit d’un besoin puissant d’atteindre un corps désiré. Ils vont devoir convaincre les médecins car se défaire d’une jambe de trop en solo c’est pas gagné. Certains vont jusqu’à provoquer des lésions au membre qu’ils veulent voir disparaître, en le faisant geler dans la neige par exemple, alors que ce sont des personnes saines d’esprit.

On sait que des trans ont quelquefois des parcours qui passent par l’automutilation, des désirs de pénectomie, et les trans sont pourtant des personnes tout aussi saines d’esprit (enfin en moyenne pas moins que les cisgenres). Ces gestes désespérés ne sont pas le symptome d’une pathologie, mais la conséquence du refus des médecins d’opérer. Pourquoi doit-on justifier le besoin vital d’une opération par des argumentations essentialistes : “Je ne sais pas d’où cela vient”, “C’est inné”, etc. ? Pour convaincre les médecins, nous devons reproduire ce discours qui raconte que nous sommes impuissants devant l’action d’une puissance supérieure qui contrôle nos désirs, et que seule la force de leurs super-pouvoirs de médecin sera capable de la vaincre pour nous. Finissons-en avec les justifications mystiques de nos désirs de changements corporels, alors que notre raison peut expliquer ce désir simplement par l’exploration de notre vécu, de ce que nous avons acquis et compris. La transidentité n’est que désir, c’est le refus du désir par ceux là même qui peuvent le satisfaire qui provoque les souffrances qui ensuite nous rendent malades, dépressifs ou suicidaires. Un désir peut-être impérieux et doit être reconnu. Un apotemnophile – on dit comme ça dans la nosologie – opéré est un apotempnophile heureux ! S’il est trans en plus il a de quoi s’amuser !

Je n’ai pas de problèmes existentiels à avoir une bite plutôt qu’une chatte, mais des problèmes pratiques

Au début de ma transition j’étais tellement anti-essentialiste que pensais pouvoir rester une femme à bite. L’idée ne me dérangeait pas, voire me séduisait. Je ne trouvais pas de raisons valables à mon désir de changement de sexe. J’intériorisais en quelque sorte l’essentialisme puisque les raisons pratiques ou le désir que j’éprouvais ne me suffisaient pas à prendre la décision. Après réflexion, j’envisage la chirurgie. Je vais lister les quelques raisons qui me poussent à la vaginoplastie :

–       Pour moi qui recherche à terme l’invisibilité, je considère que d’avoir un vagin rend ce désir plus accessible. Je n’aurai plus à pratiquer le tucking, technique consistant à repousser les testicules dans le corps et à replier le pénis en arrière entre les jambes. Ce n’est pas toujours archi-confortable, et il reste toujours une bosse disgracieuse entre les jambes. Enfiler une culotte est malcommode, car pas conçue pour contenir tout ce matos, et il y a nécessité de maintenir l’ensemble par divers moyens, moi j’utilise un panty moulant, ce qui en été est pénible. Quelquefois la compression se fait douloureuse et on a pas toujours le moyen d’y remédier très vite : il faut aller aux toilettes pour remettre les choses en place. J’ai été obligée l’été dernier de comprimer mon sexe à chaque fois que je voulais enfiler un maillot de bain pour aller à la plage ou à la piscine, et encore des parties de testicules apparaissaient à l’aine, je n’étais pas à l’aise.

–       Avoir un vagin c’est retrouver une libido satisfaisante. Je prends aujourd’hui des œstrogènes féminisantes et des anti-androgène dévirilisantes, qui bloquent la production de testostérone. Le problème des anti-androgènes c’est qu’ils suppriment complétement la libido. La production de testostérone se fait dans les testicules. La vaginoplastie en supprimant mes testicules supprimera aussi la nécessité de l’anti-androgène et du coup je retrouverai une libido et, cerise sur le clito… un organe sexuel fonctionnel, du moins je l’espère.

–       Avec une vagino j’obtiendrai un état civil conforme à mon genre. La procédure est en cours et la présidente du tribunal à clairement posé comme condition la réalisation de cette opération. Je décide d’obéir aux ordres.

Construire mon corps, fabriquer ma sexualité

Avec mon opération, je veux construire une nouvelle sexualité avec ma partenaire puisque c’est possible. La relation sexuelle est aussi une relation sociale, et elle se s’élabore comme le reste. J’essaie de ne pas mettre de la magie dans ma transition. De ne pas fantasmer le vagin. Je n’attends pas d’une SRS qu’elle soit un aboutissement, l’atteinte d’un état extatique, l’accession au bonheur. Mon bonheur d’avoir un vagin ressemble plutôt au bonheur de la possession d’un nouvel objet matériel convoité. Si il est question de magie comparons cela à la magie de Noël ! J’ai le sentiment d’être la veille de noël quand j’étais enfant et que j’attendais mes cadeaux. J’espère que j’aurais toujours les moyens de m’offrir les meilleurs jouets. Un néo-vagin c’est quand même un super sextoy, hors de prix d’ailleurs, sur ce plan purement commercial aussi on pourrait progresser afin de réduire les coûts !

Même si je dis que je ne suis pas née dans le mauvais corps, ça ne veut pas dire que je n’ai pas eu des problèmes avec mon corps mâle. J’ai rejeté ce corps masculin tout au long de ma vie sexuelle, et c’est le trouble dans le sexe qui m’a finalement amené à réfléchir à la question de mon genre, après bien des errements. Maintenant que je suis une femme socialement et que ça va beaucoup mieux merci, il me gêne de plus en plus ce pénis.

L’envie d’avoir un vagin correspond aussi à un désir de sentir un creux plutôt qu’un plein dans les jeux de pénétration, d’être pénétrée vaginalement plutôt que de pénétrer. Je veux, si c’est possible, jouir de cette sensation. Bien avant de découvrir ma transidentité, j’inversais le sens de la pénétration dans ma tête et ce n’est qu’en m’imaginant pénétrée que je jouissais. C’était très cérébral comme exercice, et assez frustrant. Je voudrais quitter un tant soit peu cette cérébralité pour l’éprouver dans mon corps. Mais la pénétration n’est pas ce qui me préoccupe le plus. Je veux sentir mon clitoris à l’intérieur de moi, au plus près de mon corps et pas au bout d’un appendice, loin de moi.

Je n’ai certainement pas inventé ces désirs, ces fantasmes, pourtant ils sont en moi. J’ai intériorisé des schémas excitants de relation sexuelle en étant une femme dans ma tête. Je veux l’être le plus possible dans mon corps.

La technologie de changement de sexe

Tout n’est pas possible. Les technologies sont balbutiantes et aucun effort n’est fait pour rechercher des solutions un peu plus performantes pour les changements de sexe et c’est encore pire pour les mecs trans, comme par hasard. Beaucoup de parties du corps restent marqués par l’action de la testo. Les hormones permettent de revenir en arrière jusqu’à un certain point, mais il y a des limites. Il y a une foule de choses qu’on ne sait pas modifier, du moins quand la testostérone a fait son effet après la puberté. Le squelette c’est compliqué, même si certaines retouches sont possibles : on peut retirer des côtes, on peut retoucher la structure osseuse de la face, on ne peut pas réduire la taille des mains. Aucune recherche n’est faite pour mener des recherches afin d’améliorer les techniques. Tout est bricolage. Les endocrinologues prescrivent des traitements hormonaux qui en réalité ne sont pas fait pour cela, mais pour les femmes ménauposées et les délinquants sexuels.

L’ampleur du business de changement de sexe en Thaïlande fait qu’ils sont moins à la traine là-bas qu’ailleurs dans le monde. Concurrence oblige. Mais même le meilleur de la technologie disponible est aujourd’hui très limité. On ne sait pas recréer l’appareil de reproduction : la vagino crée la salle de jeu, mais pas la nurserie ! Il s’agit donc d’être réaliste et d’agir dans un contexte donné, de composer avec une réalité assez pauvre, de faire avec l’état de l’art et de la science, c’est à dire pas grand chose. Il faut voir ce qui est faisable et peser les risques. Je ne donne à un chirurgien le droit de transformer mon corps que si j’ai confiance et que je peux raisonnablement avoir une idée du résultat à l’avance. J’essaie de garder le contrôle sur mon corps et de ne pas devenir un objet dans les pattes des médecins. J’ai la chance de pouvoir échapper à la transphobie de classe représentée par les équipes hospitalières prétendument officielles. J’échappe à leurs parcours psy d’une violence inouïe et à la médiocrité – pour ne pas dire plus dans certains cas – de leurs résultats opératoires.

L’opé

Ça consiste à transformer mon sexe mâle en sexe femelle. Selon la compétence du chirurgien l’aspect et la fonctionnalité de ce néo-vagin sont bonnes. Presque tout est utilisé et on peut dire que le pénis est démonté puis remonté en vagin. L’opération pourrait se comparer dans la phase de démontage au retour à un stade embryonnaire d’indifférentiation sexuée, au stade des gonades, quand l’action des hormones n’a pas encore influencé le développement de l’appareil génital dans une direction ou l’autre. Le gland peut alors devenir clitoris, la peau rose et tendre de l’intérieur du prépuce devient capuchon du clito et petites lèvres, la peau plissée du scrotum devient grandes lèvres. C’est un vrai travail de dentelière. La majeure partie du corps caverneux est balancé, mais je ne doute pas qu’un jour on en fasse quelque chose, peut-être lorsqu’on aura admis qu’un clitoris est autre chose qu’un petit bouton et que les femmes elles aussi ont un corps caverneux érectile. Exit aussi l’éjaculation, alors qu’une femme cisgenre à cette possibilité. On jette aussi les testicules, quel dommage ! à quand des greffes pour les FtM, qui refileraient d’autres trucs aux MtF, dans une grande bourse d’échange biocompatible ?

J’ai lu pas mal de témoignages sur les opés, les chirurgiens, les techniques. Une copine m’a montré sa néo-foufoune. Ça va, je me lance.  Ce que j’aurais techniquement sera un néo-vagin, pas un vagin, mais si j’ai envie de l’appeler mon vagin je vais pas m’en priver. Ça fait belle lurette que je n’ai plus un gland, mais un clito, mal placé, mais un clito quand même.

Je suis out “si je veux, quand je veux”.

Je ne suis pas née dans le mauvais corps mais je vais faire une vagino. J’ai dit pourquoi. Ma copine se ferait bien enlever les seins parce que c’est lourd et encombrant. Elle ne se sens pas mec donc elle a pas le droit de les enlever complètement, elle a juste pu les faire réduire mais les enlever c’est interdit pour une femme qui n’a pas un cancer. Il faut entrer dans le circuit « trans » et elle n’a pas envie. Moi de mon côté j’ai mille fois plus envie d’être fille socialement qu’elle a envie d’être un mec.

Mais revenons à ma bite. Ou plutôt mon ante-vagin. Je vais faire remodeler ma bite en forme de vagin pour des raisons pratiques : passing en maillot de bain, arrêt de production de testostérone, construire une autre sexualité, avoir des papiers. Alors certes, cette envie de passing, ce désir d’une apparence féminine du corps par les hormones, la sexualité comme-ci ou comme-ça, je ne l’ai pas inventé toute seule. Au début, à ma naissance je n’y pensais pas tellement. Je ne dirais pas que c’est le méchant état binaire qui me l’a imposé (quoique c’est vrai en partie car avoir des papiers conformes ça me branche bien aussi), mais c’est pas le vilain état qui a décidé pour moi.

Je ne dirais pas non plus que c’est un truc inné. C’est plutôt ce qui est “dans l’air”, l’ambiance générale, la norme que j’accepte consciemment ou pas, ce que j’ai acquis depuis toute petite. Les normes ne sont pas les lois. Il y a des lois jamais respectées du fait de la puissance des normes, et pourtant les normes on peut les transgresser sans aller en prison. On ne le fait pas. Pourquoi ?

Les normes ça passe partout, et ce n’est pas un truc imposé d’en haut, c’est horizontal. Elle sont en nous, intériorisées. Nous, les trans, à défaut d’enfreindre les lois, on bouscule un peu les normes. Et on est pas toujours à l’aise avec ça. Du fait de l’intériorisation. Et puis, il faut bien le dire aussi, du fait de la transphobie. L’acceptation des trans est inversement proportionnelle au passing. C’est tout de même plus peinard pour beaucoup de rester au chaud dans le système de genre actuel. Y renoncer full-time c’est un positionnement radical, ou l’impossibilité de faire autrement. On a pas toujours le choix. On a pas toujours le passing que l’on voudrait, mais celui que l’on peut. Après quand on l’a, on peut choisir. On peut décider l’ambiguïté, l’entre deux genre. Niquer les normes, l’annoncer en un acte militant inscrit dans son corps est une posture que je n’ai pas envie de vivre. Faut assumer d’avoir un Post-it collé en permanence sur le front avec écrit “Je fucke le genre”. Moi je veux même des papiers en règle ! Merde alors ! J’ai marché pour ça à l’Existrans !

Foucault disait “Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire”. C’est de Foucault, qui était pédé placard tout de même faut pas oublier ça. Pour moi il ne s’agit pas seulement d’écrire et si Foucault était placard ne m’emmerdez pas, j’ai le droit moi aussi à mon passing. Je suis out « si je veux, quand je veux ». Car j’assume aussi d’être publiquement femme trans à certains moment, c’est mon p’tit geste pour la cause… Si on me le demande, je suis une femme, ou une femme trans selon la situation et la personne à qui je m’adresse.

Je vous laisse, mon avion pour Bangkok décolle dans peu de temps. On en reparle… post hop !

Le 29 octobre 2012

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9 réflexions au sujet de « Pré-Hop ! Quelques réflexions avant une SRS »

      • La veille du jour où elle partit mourir en avion, elle dormit pour la dernière fois chez son amie sans parvenir à seulement la toucher. Vaguement, avant l’heure où l’autre éteignit d’autorité la lumière conjugale sur elles deux, dans le lit résolument trop grand, elle admira la courbe douce de ses fesses contre le contreplaqué du placard, des fesses vivant dans un appartement de banlieue aux sourdes rumeurs d’avion, avec la cuisine puante et les meubles crasseux qui sont de mise quand on ne veut plus faire d’efforts. Le cul était soulignée par la blondeur d’un petit caraco à dentelles, étonnament aristo XVIIIe siècle, mais intouchable. Laura se laissa admirer avec indifférence, portant comme négligemment ce petit triangle fourni de poils sombres qui étiat en train de devenir son sexe à elle. C’était un lieu de coutures violentes mais désormais peu visibles, un bijou de haute technologie chirurgicale et plastique, qui avait perdu sa bonne odeur de bite gentiment confinée. A la place régnait une saveur étrange qui évoquait les dangers de l’infection et le redoutable tabou d’une ulcération jamais guérie. Combien de mois, déjà, depuis cette opération ? Est-ce que tout cela allait finir un jour ?
        Carine débitait comme un perroquet convaincu les fadaises des brochures anti-transphobes, si naïves et si euphoriques, pleines d’un familiarime poisseux fait de papa maman, de petit frère, d’épouse modèle, de soeur et d’enfants. En réalité, elle ne pouvait accéder elle-même à la boîte noire de ses sentiments. Depuis déjà deux ans que durait ce qu’on appelait « la transition », elle avait perdu avec conviction le goût de vivre, sans faire de vagues excessives et sans risquer la moindre protestation réelle. C’était une sorte d’emmurement, soulagé par la conviction de sa propre mort prochaine. Elle s’affairait à mille activités brouillones, parcourues d’épais repos qui la plongeaient, grâce à la fièvre, à la tendinite, au lumbago ou autre, dans une espèce de stupéfaction reposante, symbolisée par le seul acte véritable qu’elle avait réussi à mener à bien depuis le début de événements : s’acheter un sommier et un matelas. Elle habitait un deux-pièces en rase-mottes, et la carrée avec son lit recouvert d’une house à motifs d’algues marines lui procurait son seul véritable soulagemen en ce monde.
        Autour d’elle se dressait, de plus en plus confus et serré, le peuple des gens qui faisaient quelque chose de leur vie – écrire des romans, réaliser des films, montter des pièces de théâtre, réussir telle ou telle chose dont l’écho éclatait sur facebook sous la forme d’un de ces brefs traits de lumière égotistes faits pour exciter vaguement l’envie de tout un carnet d’adresses. L’humanité connaissait là une nouvelle forme de pression, encore inédite dans sa brève histoire. Il s’agissait d’être quelqu’un à toute heure, d’étinceler d’actualité, de montrer à quiconque qu’on avait un but dans la vie et qu’on y parvenait ; ce que les trans faisaient très bien, finalement. C’était écrit dans les brochures : être trans, c’est enfin s’affirmer soi-même, choisir sa vie – encore une situation qui sucitait paradoxalement l’envie, car la plupart de gens ne faisaient pas grand-chose de leur vie ou, en tous cas, n’avaient pas le pouvoir d’y contrôller grand-chose. Chacun était porté par le courant comme les algues imprécises qui décoraient le nouveau lit de Carine, cet incroyable refuge. Murés comme tout le monde dans de vagues ambitions et dans l’esquisse inutile d’actes décisifs, Carine jouait au grand gambling de la vie sans parvenir à faire venir jusqu’à elle le moindre râteau rempli d’une quelconque mâne. Il y aurait eu peut-être de quoi rire : « je fais rater tout ce que j’entreprends, il suffit que j’y touche pour que ça s’écroule ». Il aurait fallu cependant un peu plus de flamboyance dans l’échec pour qu’il en reste quelque sens, ou quelque gaîté. Or Carine, dans le silence poli qu’elle affectait, car elle ne savait en vérité quoi dire ni quoi décider, restait stupidement sous l’onde d’on ne sait quel choc, comme quelque grand blessé de guerre ayant vu toutes sortes d’horreurs. Tenir le coup était une espèce de seconde nature, de pilotage automatique. Mais heureusement qu’il y avait le lit aux algues, et ces maladies bénignes et handicapantes qui, tout en lui donnant un furieux coup de vieux, lui permettaient parfois de rattraper un sommeil anxieux, troué sur la béance d’un avenir impossible à concevoir.
        Rien devant, rien derrière. La route de Montboisson, à Stains, avait pourtant changé depuis près de 15 ans qu’elle était là. Mon dieu, cet homme, elle avait tant voulu l’avoir ! Mais pourquoi donc ? Avec ce qui l’attendait au bout ? Vivre ça, aux premières loges, faire bonne figure, être en tous points parfaite, se faire louer pour son ouverture d’esprit et hocher soi-même, en souriant, une tête absente, bénigne et approbatrice, mais qui se préoccupait de ce qu’elle souffrait ? Comment partager une souffrance pareille, de celles qui nous plongent dans un brouillard noir mais dont on ne peut même pas saisir soi-même la nature ? Que dire de la souffrance qui ne se dit pas, toute tissée de dignité, de politesse, de hochage de tête et de détournement de conversation ?
        Et impossible de déclencher le moindre train, comme par exemple le regret, les reproches, la haine, n’importe quoi du moment que ça bouge. Rien de bougeait. Il ne se passait rien. Parfois Laura racontait, comme une sage élève et d’un ton plein de vigueur, les progrès qu’il lui semblait faire à partir de cette plaie récente qui avait fait rôder autour d’elle, à cause d’un médecin trop vite paniqué, les effluves d’une mort annoncée par septicémie galopante. Il ne se passait pas de jour sans qu’elle fête sa propre renaissance, le bonheur qu’elle avait d’avoir fait ce chemin, de vivre enfin en femme. Rien ne la désarçonnait, même de lui dire : « la belle affaire ! ». Laura ne pouvait même pas imaginer que sa compagne éprouvait comme un long blanc doucereux, et l’eût-elle su qu’elle n’aurait certes pas trouvé cela très grave. Même la perte totale de libido de sa compagne ne frappait nullement Laura, sinon comme une conséquence sans gravité de son propre passage à vide.
        Carine enviait les gens qui sont capables de souffrir, de pleurer, de dire « je suis profondément meurtrie », ou « j’ai vécu une expérience très douloureuse ». Elle, elle ne vivait rien, ni expérience, ni douleur, seulement le vide éternel, le blanc permanent. La vie s’écoulait comme un instantané vitrifié. Etre capable de quitter Laura aurait été pour elle un immense douleur et un immense soulagement, mais elle était incapable de bouger. L’accident d’avion et la mort qui s’ensuivit lui parut une aventure nouvelle et extrêmement excitante, d’autant plus qu’elle comprit tout de suite que c’était la dernière et que ce cirque allait donc enfin cesser. Au dernier moment il lui resta une enfant adorable et brillante, heureusement munie d’un père, les éclats épars de sa soeur et de sa mère à elle, très tendrement aimées, et son ex-copain devenu Laura et dont elle n’osait même plus, même pour elle-même, prononcer l’ancien prénom étrangement maudit. Il y avait de quoi rire, car ces histoires de soeur, de fille et d’amant étaient exactement formulées dans les termes qui avaient suscité sa moquerie quand elle avait lu la naïve brochure sur les trans. La route de Montboisson continua à se transformer et devint, comme il était fatal, un endroit plutôt chic. Il aurait fallu investir tout de suite, dès son arrivée, dans la pierre d’un atelier ; elle ne l’avait pas fait. Tout était donc toujours trop tard ? Et à quoi bon ? La route, elle, continua son chemin.

  1. Célia, juste pour dire … merci de cet article … je me suis reconnue à travers celui-ci, je n’avais pas les mots (ou la flemme de les trouver) , tu l’as fait pour moi … merci
    j’aimerai connaitre la suite de l’aventure … donnes de tes nouvelles 😉

    • Bonjour Diane,
      Ce que tu dis me fait trés plaisir ! C’est toute l’utilité d’écrire et surtout publier : espérer que d’autres se reconnaîssent et se disent qu’elles ne sont pas seules à éprouver telle ou telle chose, et moi aussi je me sens moins « seule ». C’est en lisant des témoignages que j’ai compris que je n’étais pas anormale. 😉 Certaines se reconnaissent dans « je suis née dans le mauvais corps », pas moi et j’avais besoin de l’exprimer, avec au début le sentiment d’être un peu à contre courant.
      Bises
      Célia

  2. Se reconnaître anormal(e) c’est se conformer à une notion extérieure à soi-même. C’est bien là que le « mauvais corps » n’existe pas.
    🙂

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