L’Histoire de Lou (6)

6ème épisode : lhomme


Un borborygme dans la salle d’eau.
Lou est dans le lit, immobile.
Elle sait que bientôt lhomme reviendra.
Reviendra auprès d’elle.
L’odeur de la sueur. Un petit peu acide. Un petit peu caramélisée.
Il lui dira encore des mots, dont la signification profonde est étrangère à Lou. Comme si d’une vague de mots elle n’en percevait que l’écume.
Il lui parlera de l’amour qu’il a, lui, lhomme pour Lou, il lui dira les mots, les mots qu’il dit à chaque fois.
Lou a froid ? Lou a peur ?
Non …
Elle n’a ni froid, ni peur … d’ailleurs elle ne tremble pas … Elle est là; immobile; elle attend ?
Non, ce n’est pas qu’elle attende; elle ne saurait attendre cela. Non, elle oublie. Elle oublie que le temps passe, elle oublie tout simplement de voir le temps passer, elle oublie un instant qu’au bout de ce temps qui passe lhomme reviendra.
C’est peut-être sa manière à elle de se protéger de lhomme.
Ses yeux suivent les lattes qui sillonnent le plafond dans un vaste méandre de bois. Ses yeux, tels un avion, survolent les paysages étranges dessinés par les nervures du pin. Ils se perdent et la perdent, elle, dans cette forêt, ni vierge ni jungle. Ils sautent des précipices, ils planent au dessus de vastes plateaux, ils enjambent des ponts et s’échappent bientôt comme papillons de nuit vers la lumière éclatante du dehors.

Le regard de Lou par la fenêtre observe maintenant la blancheur des cimes. Pureté de la neige. La neige se confond avec le ciel. Montagnes sans relief, cimes sans sommet, vallées sans col. Tout est uni, blanc, gris. Les nuages sont-ils trop bas ? La lumière est-elle trop vive ?

Lou ferme les yeux. Mais ses yeux sont grands ouverts derrière ses paupières closes. Lhomme peut-être aujourd’hui respectera-t-il son sommeil ? Ses nerfs sont tendus. Elle est toujours immobile. Encore plus immobile.

Elle s’efforce maintenant de respirer calmement, posément, uniformément. Lhomme observera son souffle, la régularité de son souffle.
Si elle dort, lhomme respectera peut-être son sommeil. Telle un animal traqué dans la nuit, telle un lièvre embusqué au fond de son terrier, elle entend le souffle se rapprocher. A moins qu’il ne s’agisse du déplacement des pieds sur le sol. Elle ne bouge pas. Elle est immobile. Son souffle même, et malgré elle s’est arrêté. Son coeur semble à son tour attendre pour battre. Un léger tremblement a fait vibrer sa main droite sous le drap posé. Elle sent au fond de ses oreilles, le sang presser ses tympans qui battent maintenant à un rythme saccadé.

Elle visualise la montagne et la ligne imaginaire sur lequel son regard se déplaçait encore il y a quelques instants. Mais elle pressent déjà le corps qui va se poser et elle sentira le creux que celui-ci provoquera et dans lequel si elle n’y prend garde son corps à elle, va sombrer. Elle contracte ses muscles et de la main, celle extérieure au lit, comme le rescapé d’un bateau qui vient de chavirer, elle agrippe le drap. Elle attend. Elle entend.

Lhomme semble hésiter un instant.
Effectivement, il observe Lou, semblant vraisemblablement se demander si elle dort.

Mais, en réalité, n’observe-t-il pas plutôt l’envie qu’il a de Lou ? Endormie ou non … Ne mesure-t-il pas, en fait, l’intensité de son désir, n’apprécie-t-il pas l’opportunité de ce corps dans le lit ?

Puis il laisse tomber sur le sol la serviette qu’il avait autour de la taille.

Lorsque le poids du corps de lhomme s’enfonce dans le lit, Lou par un léger basculement incline son torse à l’opposé. Son épaule gauche a perdu le contact du drap tandis que son bassin s’est légèrement levé.
Réflexe ancestral de l’animal qui protège sa face lorsqu’il est attaqué et qu’il ne sait plus lutter ? Ou retraite foetale ?

Lou est concentrée sur ce geste lent, tenace, invisible; tous ses muscles agissent avec rigueur et volonté. Avec une application effrayante son corps en entier se contracte et se concentre, il s’applique, se tourne, s’acharne, se tend, se détend, glisse et s’enfuit ainsi.

Si lhomme l’a remarqué, (saurait-il remarquer cela ?) il s’en fout.

C’est alors que le contact se fait. C’est à ce moment que lhomme pose sa main sur le corps de Lou. C’est à ce moment que lhomme fait cela : poser sa main sur ce corps-là.
Lou ne bouge plus, soudain. Elle redevient immobile. Soudainement immobile. Intensément immobile. Mais ses muscles sont tendus. Ses muscles, comme tous ses sens semblent tétanisés.

Lou ne pense plus. Son cerveau s’est arrêté de penser. Il fonctionne. Il ne pense plus. Lou n’a plus dans son cerveau que l’image de la main sur son corps. Quelque part sur son corps.

Tout est confus pour Lou alors. Elle mélange les faits, les récits, les histoires … Elle ne sait plus trop bien s’il s’agit d’ elle ou de quelqu’un d’autre. Elle ne sait plus si elle pleurait ou si elle ne pleurait pas.
Elle ne crie pas, elle ne parle pas non plus. Bientôt la voix de lhomme avec une exquise douceur se met à vibrer pour elle.
La voix dans un souffle prononce son nom. Etait-ce même son nom ?

La voix … La voix, curieusement sait chasser les peurs. La voix sait détendre Lou. La voix connaît les mots qu’il faut. Et la voix dit ces mots : les mots qu’il faut pour que Lou détende son corps et que Lou ne repoussent plus les mains de lhomme.

Ainsi lhomme dit les mots qui l’autoriseront à caresser le corps.

Le temps passe encore avec pour seul bruit ces mots. Mots d’amour, mots de tendresse, de désir aussi …
Les yeux fermés Lou les perçoit. Est-elle sensible aux mots ou bien à la musique des mots ?
Les muscles de son corps, un à un, se détendent. Un à un. Les muscles se détendent.

Lhomme interprète cette détente comme de l’acceptation.
Il ne s’agit évidemment pas d’acceptation, ni non plus de résignation, ni même d’oubli, ni de frayeur, il ne s’agit de rien de tout cela. Il ne s’agit de rien. Rien : comme si Lou dans ce moment-ci oubliait d’être, comme si elle s’abstenait d’exister, ne laissant d’elle, finalement qu’une enveloppe de chaire et d’os, comme si elle s’extirpait de ce corps, le laissant à d’autres mains …. vide. Le corps de Lou est vide de Lou.

Lhomme a le temps, il n’est pas pressé. Lhomme sait agir sur Lou. Et il le fait. Il sait les mots qu’il faut, les caresses qu’il faut, le rythme qu’il faut. Il connaît Lou. Il la connaît.

Le corps de Lou est presque totalement imberbe : un duvet à l’aine indique la venue d’une puberté naissante. Ses yeux s’ils étaient ouverts seraient clairs.
La croissance récente de ses muscles dessinent le long de ses bras de petits vallons. Sa peau est très légèrement ambrée. Elle est douce au toucher. Lhomme aime s’y laisser glisser.

Lhomme palpe le corps, il caresse les fesses de Lou, il frôle le dos, les omoplates, la nuque de Lou. La main prend possession des fesses, du dos, des omoplates, de la nuque.
Puis la main s’applique sur l’épaule et l’abaisse. Lentement le corps vient à lui, se découvre à lui. Le corps repose bientôt sur le dos. D’un geste lent, lhomme retire le drap pour exposer la totalité du corps à son regard. Lou a frissonné.
Si elle n’avait pas les yeux fermés, elle pourrait voir le désir de lhomme. Mais Lou ferme les yeux. Résolument. Obstinément. Définitivement.

Un instant seuls les yeux de lhomme caressent le corps.
Lou voit les yeux malgré ses paupières fermées. Elle sent la chaleur vive des yeux. La brillance du regard. Le flux des pensées.

Puis les mains reprennent le chemin de la peau. Elles sont plus fermes, moins douces.
Maintenant Lou a peur. Soudainement peur. Elle sait maintenant. Elle connaît les caresses. Mais cette peur est fugitive. Violente mais fugitive. Comme un éclair dans cette ombre immense.
L’odeur de lhomme se fait plus forte. Il est nu. Il est certainement nu.
Sa bouche caresse à son tour le corps.
La bouche accompagne les mains. De multiples attouchements s’éparpillent sur tout le corps de Lou. Les mains sont expertes. Lou ne peut comprendre les mains. Le travail des mains.

Puis les mains atteignent le sexe. Les cuisses. Le ventre. Le sexe.
Elles le quittent alors pour y revenir après. Elles frôlent, s’échappent, reparaissent, elles prennent le sexe, le reposent, le caressent, l’abandonnent, l’oublient, y reviennent. Elles tracent de larges cercles, puis des cercles plus précis.

Elles palpent, étreignent, pelotent, effleurent, embrassent, frôlent, choient ….
Méthodiquement. Les mains sont expertes. Le corps de Lou réagit au travail des mains. Lhomme connaît ses mains, et le corps de Lou et l’effet de ses mains sur le corps.

Lhomme sourit, lhomme vainqueur, lhomme habile, lhomme rieur. Le sexe est dur dans sa main. Tendu. Le petit sexe est dur dans sa main.
Il continue à travailler le sexe.
Il ne le fera pas jouir. Sait-il jouir ? Lou doit être trop jeune pour jouir ! Non juste pour le jeu. Jouer à rendre dur le sexe de Lou. Lhomme pense que le sexe a du désir. Lhomme pense qu’il a fait monter le désir de Lou. Que lui, lhomme a su faire naître ce désir. Ce désir qu’il a maintenant dans sa main. et avec lequel il joue. Un instant encore. Il pense que ce désir est identique à son désir à lui pour Lou. Le sexe est dur comme le sien est dur. Il ne peut s’agir que du même désir.

Il prend la main de Lou. Il l’ouvre pour y poser son sexe à lui. La main est comme morte. La main de Lou ne prend pas le sexe. Elle ne bouge pas. Lhomme sert la main de Lou autour de son sexe à lui. Mais la main reste morte. La main ne bouge pas. La main ne se ressert ni se détend.

Lou, elle, sent les deux sexes durs.
Celui de lhomme dans sa main, et le sien dans son corps.
Lou sent la fermeté du sexe de lhomme dans sa main. Elle s’effraye des sensations dans le sien. Elle entend le souffle qui se rapproche, qui s’accélère. L’odeur du souffle se mêle à l’odeur du corps. La bouche est près de son visage. Les lèvres sont à deux doigts de s’y poser. Lou pense : « Pas la bouche. » Elle resserre ses lèvres l’une contre l’autre. Elle ne veut pas recevoir la langue de lhomme. Elle n’aime pas la langue de lhomme dans sa bouche. Le goût de la langue, la texture de la langue …

Les lèvres se posent sur ses joues. Elles embrassent. Se déplacent sur les paupières fermées. Lou frémit. Le front. Les cheveux. Puis redescendent sur le menton et se dirigent vers la bouche. « Pas la bouche. » implore Lou dans un effroyable silence, sans mot, sans aucun mot prononcé. Une larme monte à ses yeux. La langue cherche à s’insinuer, à pénétrer, à s’infiltrer.
Les yeux de Lou sont humides. Une larme a percé qui coule maintenant le long de sa tempe. Lhomme ne voit pas les larmes. Ou il n’y prête pas attention trop absorbé qu’il est par son ouvrage qui est de pénétrer la bouche de l’enfant.
Il lui parle, doucement, il caresse le visage, fin et lisse.
Bientôt la mâchoire se détend,. bientôt lhomme insinue ses lèvres dans l’interstice des lèvres. Bientôt Lou sent la langue contre sa langue.
La langue de lhomme s’enroule en volutes autour de la langue de Lou.
Sa main sur le corps de Lou. Sa main sur le sexe du corps de Lou, la main qui caresse, pourrait-on voir si l’on regardait.
Mais Lou est absente. Lou est morte. Lou n’existe plus. La raison de Lou a défailli. Lou a coupé en elle le chemin de la mémoire.
Lou ne se souviendra pas. Elle ne se souviendra plus ….

Plus tard, Lhomme se lèvera. Il quittera le lit. Il quittera la pièce.
Salle de bains.

Le corps de Lou s’endort à son tour.

Lhomme était le père de Lou.
Je pleure.

@ suivre

(pour contacter l’auteure : lou.edit at yahoo.fr)
Le 7ème épisode de « L’Histoire de Lou » sera mis en ligne le dimanche 10 mars à 10h.

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