L’Histoire de Lou (5)

5ème épisode : Outing

Petit intermède anachronique d’une opération d’outing, rondement menée !

Christelle est une ex « bonne copine » de Lou.
Christelle, à la différence de Lou était clairement outée. Plus exactement, Christelle avait une âme de militante, elle s’affichait volontiers comme une « Femme Trans » et rajoutait à ceux qui voulaient bien l’entendre : « et les mecs que ça débectent, ça me met en transes ! »

Christelle avait un franc parler, « un peu trop de testostérones ? », la taquinait Lou, et n’hésitait pas à monter au créneau quand on « touchait à ses Valeurs ».

Elle était également un tantinet provocatrice et Lou, en s’invitant chez Christelle avec Philippe avec lequel elle avait une relation … naissante, savait qu’elle « prenait un certain risque ». Elle ne fut pas déçue !

La première heure se passa correctement, enfin .. sans heurts, puis Christelle entama un de ces sujets fétiches : la transphobie !
S’adressant directement à Philippe et de but en blanc elle lui demanda :
« Tu sortirais toi avec une femme trans ? »
Si la phrase était adressée à Philippe, Lou se sentit évidemment visée par cette accroche car, elle, avait choisi un certain « anonymat » ; « la clandestinité » la charriait Christelle !
Cette dernière savait pertinemment que Philippe n’était pas au courant de la transidentité de Lou et Lou eut un léger frisson en imaginant ce que Christelle allait pouvoir faire et dire.
L’alcool aidant, Christelle adorait le rosé de Provence, et Lou en avait précisément amené deux bouteilles, dont l’une était déjà terminée, l’alcool aidant, donc, Christelle continua.
« Tu en penses quoi, Philippe, toi ?
– Oh, tu sais … pour moi … une femme est une femme.
– Tu veux dire que trans ou pas tu t’en fous ? »
Philippe sentit alors ses signaux intérieurs se mettre en alerte ; ceux-ci lui fit répondre :
– Tu sais Christelle, je n’ai aucun avis sur ta vie et tes choix. C’est ok pour moi !
– Et si tu sors avec une femme et que tu apprends plusieurs mois après qu’elle est trans ? » insista Christelle.
« Nous y voilà » pensa Lou ! « Elle ne va quand même pas oser m’outer ! »
– Ce n’est pas ton cas, toi Christelle. », Philippe botta en touche !
– Non ce n’est mon cas : moi je le dis tout de suite, tu vois. Les mecs je leur dis tout de suite que je suis une femme trans … et que les
– … mecs que ça débecte, ça te met en transe » termina Lou
– « Exact tit’ sœur ! … » puis, s’adressant à Philippe.
« Pour être plus claire,
ouille
Toi, Philippe, par exemple, si tu apprenais que Lou,
Mais je ne lui ai rien demandé à celle-là !
est trans, ça te ferait quoi ?
Elle a osé … quelle garce ! » curieusement Lou se sentait amusée !
– « Comment ça, ça me ferait quoi ? …
– Ben oui, ça te ferait quoi si tu apprenais que Lou est trans ?
– Eh bien je n’en sais rien, d’abord elle me l’aurait dit …
– Et pourquoi elle te l’aurait dit ?
– Ben, je ne sais pas, c’est normal de dire ça !
– Et toi tu lui as dit que tu es d’origine du Cantal ?
– Je ne suis pas d’origine du Cantal !
– C’est pas grave, c’est juste pour l’exemple, tu es de quelle origine ?
– Du Loiret et toi Christelle ? » Philippe cherchait-il à changer de sujet ? C’était mal connaître Christelle !
– « Donc, toi, tu lui as dit que tu es d’origine du Loiret ?
– Ben non, je ne crois pas, mais ce n’est pas pareil !
– Et qu’est-ce qui n’est « pas pareil » ?
– Je ne sais pas … ce n’est pas important pour Lou de savoir si je suis d’origine du Loiret ou du Cantal, pour reprendre ton exemple.
– Et qu’est-ce qui est important alors pour toi de savoir si Lou est trans ou cis ?
– Ou quoi ?
– Cis, cisgenre, quoi, bio, une femme d’origine biologique ! Trans ou cis, quoi, ça changerait quoi pour toi ? »
Oh la la ! Philippe sentait le piège que Christelle lui tendait ! Il réfléchit un instant.
– « Si elle était trans je ne pourrai pas avoir d’enfant avec elle, par exemple !
– ça c’est sûr … » confirma Christelle, « mais de toute façon elle est trop âgée pour en avoir et elle en a déjà trois ! … donc ?
– Donc quoi ?
– Donc en quoi ce serait plus important de savoir les origines biologiques de Lou que ses origines géographiques ?
– Ecoute Christelle, je ne sais pas, moi, je te dis juste que pour moi c’est important, c’est tout !
– Tu ne serais pas un peu obtus, là, Philippe ?! … voir transphobe ? »
Le gros mot était lâché !
– « Non pas du tout …
– Bon, alors si tu n’es pas transphobe, alors, je peux te le dire : Lou est trans ! …. Voilà, c’est dit, c’est posé … et ça te fait quoi là ?
(Un temps)
– Ben je ne sais pas …. Rien, je crois … »

Et pour terminer, Philippe de conclure : « De toute façon si elle avait été trans, elle me l’aurait dit. »
« Elle est lourde ta copine ! »

@ suivre
Le 6ème épisode de « L’Histoire de Lou » sera mis en ligne le dimanche 3 mars à 10h.

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L’Histoire de Lou (4)

4ème partie : Le corps de Lou

« Mon corps n’est pas ce que je voulais qu’il fut …. Et même si je faisais tout ce qu’il y aurait à faire, je ne sais même pas s’il serait à la hauteur de ce que je voudrais qu’il soit. »
Ainsi me parlait parfois Lou de son corps …
Comme un plan raté d’avance, un fiasco pré-annoncé, une inutile quête ?
« Non ce n’est pas cela, mais quoique je fasse, je garderai en moi la trace de mes expériences masculines, jamais je n’aurai eu une adolescence de fille, jamais je n’aurai porté mes enfants, etc… Sur cela, il n’y a rien à faire … »

Parfois, dans ses mauvais jours Lou se mettait à douter de tout. Elle trouvait sa transition vaine, ses efforts inutiles, et tous ses succès dérisoires …
Dans ces cas là, je me taisais ; il fallait la laisser dire …

« Mon corps, bien sûr je lui fais des seins, (merci estréva), bien sûr je lui fais la peau lisse (merci androcur), bien sûr je lui ai enlevé toutes traces de barbe et de moustache (merci Laser man), bien sûr, bien sûr, bien sûr … mais jamais je n’aurai de hanches comme une cis, jamais j’aurai des épaules fines comme une cis, jamais je n’aurais la peau aussi douce que celle d’une cis, et je ne te parle même pas du sexe … »

« Comme une cis’ » était son expression favorite dans ces moments-là.
Mais derrière tout cela, la vraie question, la question fondamentale, la question existentielle de Lou était : « Pourrai-je un jour être aimée comme je suis dans ma globalité ? », évidemment …

Lou n’a jamais eu l’illusion de devenir cis ! Mais paradoxalement je crois qu’en son for intérieur, elle avait le souhait, le désir caché que son corps puisse comme « faire illusion ».
Avoir une relation amoureuse et sexuelle avec un homme et conserver le choix, la liberté de lui dire ou de ne pas lui dire sa transidentité, telle était finalement son aspiration profonde.

Ainsi, c’est à l’époque lors de laquelle Lou s‘interrogeait encore sur l’opportunité ou non de la chirurgie génitale que ses doutes furent les plus présents, les plus lancinants.

« A quoi ça servirait d’aller à l’autre bout du monde, de prendre le risque d’une opération lourde, de me taper six mois, voire un an de galères post-op, si au bout du compte, ça continue pareil ? L’insatisfaction de ne pas pouvoir vivre la femme que je suis parce que, seule, nue, devant mon miroir, dans ma salle de bain, je douterai encore … Ne verrai-je pas toujours les traces de cette masculinité dont je veux me débarrasser, les marques indélébiles d’une chromosomie inversée ?
Et puis, tu sais, la SRS, ça ne fait pas tout, je connais plusieurs filles qui doivent continuer les anti-androgènes parce que malgré l’opération ça testostérone toujours. Il est fort possible que je n’aie même pas la satisfaction d’arrêter l’androcur ou le finastéride dont les effets néfastes à long terme restent discutés. »
Oui, c’était un mauvais jour !

Mais parfois c’était tout le contraire !
J’appris à reconnaître chez Lou, les fluctuations, les mouvements, comme des sinusoïdes.

« J’ai tellement envie de me sentir unie dans mon corps. J’ai tellement envie de sentir cette harmonie. Me sentir complète, tu vois !
Et curieusement, vois-tu, je n’ai rien contre mon sexe. Je lis des témoignages de filles qui depuis toujours, ou tout au moins aussi loin qu’elles s’en souviennent, ont une espèce de rejet, d’aversion vis à vis de leur sexe mâle. Moi, non. J’ai juste envie d’être femme, entièrement femme.
Une femme avec un sexe d’homme c’est un gnome, ni homme, ni femme. Chaque fois que je regarde le reflet de mon corps dans le miroir, ce sexe me paraît incongru, inapproprié. Il me rappelle cette ambivalence, même si je ne lui veux pas de mal !
Et tu vois, je suis heureuse de savoir que c’est la transformation de celui-ci qui crée le sexe féminin ! Une inversion en somme, c’est du reste ainsi qu’ils l’appellent ! Mon sexe sera toujours mon sexe, il aura juste une forme différente, une apparence adaptée à mon genre !
Et puis, tu sais, ce n’est pas dans dix ans que je pourrai me décider. Dans dix ans ce sera trop tard ! Bien sûr l’opération c’est sans retour, inexorablement sans retour, mais la non opération également ! Si je ne me décide pas dans les quelques paires de mois qui viennent, après je ne pourrai plus le faire ; médicalement je ne pourrai plus le faire.. La « non décision » est donc elle-même sans retour ! « Vaut-il mieux avoir des regrets ou avoir des remords ?» me questionnait Celia !! »

Dans ces moments-là Lou aurait été prête à prendre illico son billet pour Bangkok ou Montréal ! De mon côté, j’avais appris à la connaître, et je savais que même si elle n’en disait rien dans ces moments de doute ou ces moments d’enjouement, Lou attendait qu’à l’intérieur d’elle cela se calme. Il lui fallait trouver le juste apaisement. Elle savait qu’alors la solution émergerait. Et là-dessus, elle n’avait aucun doute !

Au-delà de l’apparence de son corps, au-delà du genre de son sexe, au-delà de ses choix, Lou cherchait à définir la Femme qu’elle voulait vivre, et donner à celle-ci le corps qui lui paraitrait le plus adapté en fonction de sa réalité propre et des possibilités qui s’offraient à elle. Lou était donc en chemin. Le chemin de sa trans-formation.

@ suivre

Pré-Hop ! Quelques réflexions avant une SRS

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D’abord, je ne suis pas née dans le mauvais corps

Je suis une femme trans. Je suis une trans pré-op. C’est à dire pas encore opérée. On dit pré-op ou post-op pour dire où l’on en est de l’opération de changement de sexe, la réassignation sexuelle, la vaginoplastie en ce qui me concerne, la SRS, Sex Reassignation Surgery. On peut dire non-opé quand on a pas l’intention de se faire opérer. Abus de langage car je ne suis pas pré-op de partout. Je suis déjà post-op du visage. J’ai fait une opération de féminisation faciale, FFS, Facial Feminisation Surgery. Et le visage ça peut sérieusement vous coller une étiquette homme ou femme. C’est important pour le genre le visage. Mais bon, quand on parle d’une trans opérée ou pas, on ne parle pas du visage on parle du sexe. Il faut croire que même pour les trans le plus important c’est le sexe 😉

Je pars à Bangkok la semaine prochaine pour faire cette vaginoplastie. Pourtant, je ne considère pas être “née dans le mauvais corps”, mais j’estime plutôt avoir été assignée à la naissance dans le mauvais genre, en fonction de la loi qui aligne systématiquement sexe et genre. J’entends souvent des trans témoigner en avançant cette idée d’être “née dans le mauvais corps”, ou bien d’être depuis toujours “prisonnière de leur corps”. Ce n’est pas ce que je ressens.

C’est la volonté de m’adapter et de me fondre dans mon environnement qui fait que je modifie mon corps et mon apparence. Dans les moments où je suis seule, je ne me sens pas de genre particulier. C’est bien socialement que je ne supporte pas le rôle d’homme, et que je me sens comme une poissonne dans l’eau en tant que femme. Ce n’est pas un conflit entre mon corps et mon esprit, mais un conflit entre le rôle social qu’on m’a collé et celui que je veux jouer. La pensée queer qui m’accompagne m’aura aidé à comprendre que le genre est une performance réitérée : je me maquille presque tous les jours ! Je me ressens femme socialement et pas biologiquement. Je n’attends aucune transformation biologique de mes opérations et de mon traitement hormonal, juste une apparence. Mon taux féminin d’estradiol dans le sang, ma testo à zero ne me mettent pas en joie. L’évolution de mes seins ou des courbes de mes hanches, si. Les traits de mon visage transformé m’ont aussi changé la vie. La notion de passing ne me gêne pas. Je me fais passer pour femme comme les métisses se faisaient passer pour blancs dans les régimes racistes (c’est l’origine du terme passing). Et c’est en me faisant passer pour femme que je  deviens femme. C’est performatif.

J’ai divers outils à ma disposition pour réaliser cette performance : la prise d’hormone et d’anti-androgène, des interventions chirurgicales sur mon visage et mon sexe, l’épilation définitive de ma barbe, la rééducation de ma voix, le remplacement total de ma garde robe, la construction d’un comportement social différent, d’une démarche différente, de gestes différents, voire d’un état d’esprit différent. Les transformations s’opérent quelquefois sans même y penser. Les habitudes se prennent. C’est comme d’apprendre à conduire une voiture. Au début on se concentre et on perd les pédales et après on fait ça sans même y penser. Tous ces efforts, conscients ou pas, je ne les produis pas en vue de faire correspondre mon corps à une vérité intérieure. Je n’ai pas dans l’idée que mon essence féminine serait contredite par mon corps, la faute au Créateur en somme. Non, je ne répare pas une erreur de la nature, je répare une erreur de l’état civil à mon égard. Comme il faut tout faire soi même pour réparer les conneries des autres, je modifie mon corps pour le conformer autant à mon attente qu’à l’attente sociale. Je veux être considérée comme une femme, car c’est dans ce genre que je me sens bien. Je ne prétends pas pour autant pouvoir complètement expliquer mon aspiration au genre féminin, ou le sentiment de rejet profond que j’ai de mon genre masculin. Tout cela est lié à mon histoire et je ne me souviens pas de tout les détails. La mémoire m’en revient progressivement, je retrouve des petits cailloux que j’avais laissé sur mon chemin, des traces de mon désir de quitter la sphère masculine et de rejoindre la sphère féminine jalonnent mon parcours depuis l’enfance.

Je ne crois pas que la biologie me détermine, mais que la société a déterminé mon genre en fonction de ce qu’elle a su de ma biologie et que c’est très violent de devoir obéir à cette injonction quand ça ne vous correspond pas. Genre et sexe c’est pas pareil, on est d’accord là dessus j’espère ? Sinon renseignez-vous avant de continuer à me lire !

“être née dans le mauvais corps” ne peut se traduire pour moi que comme “être née dans un corps (mâle) qui a conduit l’état à m’assigner dans un mauvais genre (homme)”. Je n’ai pas de ressenti d’une femellitude intérieure. Même après vagino je ne pense pas que je l’aurais ! J’ai possédé les traits sexués mâles suffisants pour jouer un rôle mâle dans le mécanisme de la reproduction. Je ne nie pas cela. Il ne s’agit pas pour moi d’un déni biologique, mais de considérer que ma biologie ne me détermine pas.

Ne me demandez pas de croire que je suis vraiment une femme, je n’ai jamais été vraiment un homme.

Une trans opérée avec laquelle j’ai discuté récemment me disait que depuis toujours son corps mâle lui posait problème et lui en pose encore post-op, parce que ce corps mâle ne lui permettait et ne lui permet toujours pas de vivre dans le genre féminin qu’elle désire. Elle a résolu le problème en partie avec sa SRS. En partie seulement. Elle est une femme maintenant pour tout le monde, y compris pour ses amants tant qu’elle ne se oute pas, sauf peut-être pour elle-même. Pour elle, le genre féminin ne s’arrête pas à être une femme en apparence et dans la sexualité, mais s’accomplit aussi dans la maternité. C’est un absolu. Celui de la reproduction. Que cela soit son malheur en cela elle rejoint nombre de femmes stériles pour diverses raisons.

Pourtant, le fait de ne pas pouvoir avoir d’enfant ne la rend pas moins femme, sauf si elle est convaincue du contraire. Pour éviter d’en souffrir, nous renonçons à tout ce que permet un corps féminin cisgenre fertile et que nous n’aurons jamais. Nous essayons de profiter de ce sur quoi nous pouvons agir, l’apparence, le social, un corps féminin trans. Enjoy ! Les boudhistes disent “Quand il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problème”. J’essaie de ne pas me rendre malheureuse à tenter de changer des trucs que je ne peux pas. Il y a assez de problèmes avec les choses sur lesquelles on peut agir. C’est vrai qu’on peut se rendre malade quand on ne parvient pas à être satisfaite dans le genre que l’on ressent, parce qu’on ne posséde pas le corps idéalisé que l’on désire. Que l’on considère que pour avoir le genre, il faut avoir le corps, ok, mais dans la limite du techniquement possible.

Pourquoi se rendre malade en désirant des trucs qui n’existent pas en réalité ? Personne ne sait définir ce qu’est vraiment un corps mâle ou un corps femelle, à part le Bureau central de contrôle de la féminité du Comité international olympique qui prétend déterminer à coup sûr qui est femme et qui est homme, c’est beau la science ! Les intersexes sont la preuve vivante de l’infinité des variations possible entre les corps sexués. Nous sommes tous des intersexes dans le sens où nos caractéristiques sexuées sont une affaire de dosage, pas une affaire de polarité.

En vérité je vous le dit : ni le corps mâle, ni le corps femelle n’existent, ni le genre masculin, ni le genre féminin n’existent. Tout ce qu’on peut observer sur le corps, ce sont des traits sexués à dosage variables, et pour le genre une différenciation exacerbée artificiellement, pour faire croire qu’il y en a deux et qu’on doit choisir. Moi, je suis gentille et j’ai pas envie de m’expliquer en permanence, alors je choisis femme parce que je le vaux bien et que ça correspond profondément à l’endroit où je me sens à ma place, peace, zen, bien dans mes baskets. Mais ne me demandez pas de croire que je suis vraiment une femme, je n’ai jamais été vraiment un homme (je reprends ça de Kate Bornstein). Je ne sais pas me définir, je suis pas médecin du C.I.O. , moi. Croire à la réalité de la nature qui fait les garçons et les filles, quand on est trans, c’est des coups à se rendre malade effectivement.

Même les trans normatifs explosent la norme de genre

C’est la loi naturelle qui s’applique aujourd’hui. Non écrite mais largement acceptée comme norme, la loi naturelle dit qu’on est homme ou femme, êtres complémentaires créés par la Nature ou Dieu, c’est la même chose, altérité magique douée de la capacité de se reproduire, born to reproduce. La loi naturelle passe sur le fait biologique même. Le contre exemple flagrant des personnes intersexe vient la contredire en pleine poire.

Avec les intersexes, les trans dérangent la loi naturelle qui proclame le sexe et oublie le genre. Cette fusion sexe et genre créé par la culture explose avec les trans, qui refusent le lien entre leur corps sexué et leur genre. Tous les trans sont mal à l’aise avec le genre social qu’on leur a assigné à la naissance, en fonction de leur appareil génital visible. A partir de ce constat, les raisons que les trans invoquent sont diverses : certaines refusent de parler de genre (Note : par commodité de rédaction, je vais employer “elle” et parler des trans filles car c’est ce que je connais mieux, mais ça peut s’appliquer aux garçons s’ils se reconnaissent dans ce que je raconte). Celle qui me dit : “Je suis mentalement une femelle dans un corps de mâle” estime que son corps mental ne correspond pas à son corps réel. D’autres comme moi estiment plutôt que leur corps masculin ne correspond plus au genre féminin désiré. Quoi qu’elles avancent comme causes de leur transidentité, les trans remettent de fait toujours en question ce lien entre corps et genre.

Mais les trans ne vivent pas hors du temps et de la culture. Elle n’échappent pas à cette loi naturelle. Elles-mêmes sont bien souvent perturbées par l’absence du lien entre leur sexe et leur genre. Elles cherchent donc parfois à recréer le lien entre leur genre et leur corps, pour être reconnues dans le genre qu’elles ressentent ou désirent, par les autres et par elles mêmes.

Quand on est trans, on ne nait pas femme, on décide de le devenir

Quand on est trans on décide de devenir femme et c’est là que ça coince. Car cette décision, une femme cisgenre n’a pas à la prendre. Elle devient femme sans le décider. Il lui suffit d’accepter le genre qu’on lui a assigné. De suivre le mouvement qui s’impose de l’extérieur et qu’accompagne son développement biologique. Par contre, le genre ne survient jamais par défaut quand on est trans, malgré l’espoir de certaines qui ont eu pendant leur enfance l’illusion qu’elles allaient devenir femmes à la puberté de façon magique. Cela n’arrive pas et la prise de conscience est parfois douloureuse. La voix qui mue, les poils qui poussent et tous les effets de la montée de testostérone vous mettent alors le moral dans les chaussettes. Il faut agir consciemment pour devenir “celle que l’on est”. La performance de genre on sait ce que c’est quand on est trans. Et c’est parfois difficile de sentir cette différence avec les cisgenres qui ne se posent pas la question de la légitimité de leur genre. Les trans décident de changer de genre – et parfois de sexe – en fonction de perceptions plus ou moins conscientes, de ressentis intérieur plus ou moins reliés à des évènements identifiés. Mais expliquées ou pas, ces perceptions extrêmement fortes les poussent à décider un jour d’entamer une transition. C’est souvent une affaire de survie, et il faut bien ça pour se lancer dans une telle course d’obstacle. Il reste une insatisfaction difficile à combler : les trans ne vivent pas toujours très bien l’obligation qu’elles ont eu de devenir femmes par la force de leur volonté. Elles apprécieraient que le genre soit un truc qui les dépasse, magique, essentiel, transcendental, naturel, divin ! Marre de porter le chapeau, de devoir se justifier par la raison quand il s’agit de ressenti. Leur parcours de transition s’achève avec le soulagement de n’avoir plus à déployer une telle énergie pour devenir femme, et cette quête d’un aboutissement, souvent représenté par la quête du vagin, correspond à une envie de vivre l’inconscience tranquille des femmes cisgenres. Je n’ai jamais été jalouse du corps des femmes, mais je jalouse encore leur inconscience à s’incarner dans un corps féminin.

Vouloir un vagin, c’est essentialiste ?

Quand on est trans et que l’on croit aux fadaises naturalistes d’atteinte d’un idéal féminin par la vaginoplastie, pourquoi alors se lancer dans la fabrication de cet ersatz ? Et quand on y croit pas, pourquoi vouloir un vagin le plus naturel possible ? Est-ce que ce désir de vagin est une forme de soumission aux thèses essentialistes ? La volonté de rejoindre une essence féminine dont le symbole le plus fort serait le vagin ? La plupart des femmes ont un vagin. De là, s’est ancrée dans les consciences l’idée fausse que quand il n’y a pas de vagin, il n’y a pas de femme. Est ce que je veux un vagin parce que je pense qu’une vraie femme en a un ? Non, car il faudrait aussi que je crois qu’un néo-vagin est un vrai vagin, alors qu’on voit assez vite que ça reste un bricolage de chirurgien. Il y a a une autre idée fausse qui surgit alors :  “Si je ne suis pas naturelle, biologique, je ne suis pas une vraie femme donc je n’ai rien à faire d’un faux vagin”. Mais toutes ces idées sur la nature induisent qu’il existe de vraies femmes, et nous replonge dans le récit essentialiste. Une trans n’est pas plus vraie ou fausse qu’une femme cisgenre, dès lors qu’on considère le genre feminin comme le résultat socialement visible d’une détermination sociale, si l’on part du principe qu’il n’existe pas d’essence feminine qui trouverait sa vérité dans le vagin. Le vagin ne fait pas la femme, une femme – qu’elle soit trans ou cisgenre d’ailleurs – peut avoir ce qu’elle veut ou ce qu’elle peut entre les jambes, elle n’en sera pas moins femme. Il s’agit seulement d’autodéfinition de son genre. Je vous déclare que suis une femme, et cela rend la chose vraie, sans autre preuve à fournir. Je pourrais en rester là et je n’en serais pas moins une femme. Mais je décide de m’approprier certains traits de la féminité que je désire pour moi. J’aide cette acceptation de mon genre désiré pour moi et pour les autres en travaillant mon apparence. Je pioche et je m’approprie certains codes de genre convenus. J’autodétermine mon genre et me construis socialement comme je le ressens.

Je veux que l’on me fabrique un truc qui ressemble à sexe féminin, qui fonctionne à peu près pareil. Je sais qu’un néo-vagin a peu à voir avec un appareil reproducteur femelle, je ne le fais pas pour la reproduction mais pour construire à cet endroit de mon corps la féminité que je désire.

Je n’attends pas de l’opération qu’elle me rende plus femme que je ne le suis déjà. Avec mon vagin, je ne serais pas plus femme que je n’ai été homme avec mon pénis. J’ai été masculine et même très virile, avec des poils partout. Je serai féminine dans un type de féminité que je décide et qui pourra évoluer.

Ma transition est une construction consciente et je suis preneuse de toute la technologie disponible. De la même façon que j’ai composé ma garde robe féminine, composé mon comportement féminin, cherché, trouvé et travaillé ma voix féminine, je construirai mon vagin.

Je ne sacralise pas spécialement cette partie de mon corps plutôt qu’une autre. Je souhaite que mon corps corresponde à ce que j’ai envie d’exprimer et de vivre socialement par mon apparence.

Non à l’abolition de la transidentité

Pour certaines, si la transidentité était reconnue socialement, si on pouvait librement exprimer son genre, on n’aurait plus besoin de faire des transitions, plus besoin de procéder à une quelconque modification de son apparence, plus besoin de recourir à la chirurgie ou aux hormones, la transidentité disparaîtrait. Le genre disparaîtrait. Comme disait ma mère : “Si ma tante en avait on l’appellerait mon oncle”.

Dire que les normes et les lois nous imposent des parcours de transition au fond non désirés, c’est nier la capacité d’agir de chaque personne. Même si le genre est social, il y a une part de représentation de soi à soi qui compte. J’ai besoin d’être une femme pas seulement pour les autres, mais aussi pour moi, pour le seul plaisir de décider de la case dans laquelle je me mets. Je déclare être une femme. Je le décide. J’abolis non pas le genre mais je refuse d’être placée dans le mauvais genre, la mauvaise case. Je construis une certaine féminité trans, qui est la résultante d’un parcours de vie, d’un passé masculin. C’est un parcours singulier, à côté d’autres qui créent de nouveaux genres, nous construisons n genres et ne souhaitons en abolir aucun. Je ne crois pas et n’appelle pas à la disparition du genre, même si la disparition de sa mention binaire sur les papiers d’identité ne me tirerait pas de larmes.

On ne connait pas la source de la transidentité, ce besoin de transformation. C’est un sentiment profond. Dire qu’on y peut rien et que la société doit l’accepter, nous respecter par l’égalité des droits, je suis d’accord. OK. D’accord c’est pas  notre faute si nous sommes trans. C’est un machin qui vient d’on ne sait où. Mais ça n’explique pas la part de refus des normes qui nous anime. Quelle est la part de jeu, de désir et de plaisir de sentir la liberté humaine de conduire sa vie, d’agir sur son corps ?

La justification du désir

Il y a des personnes, qui aspirent à l’ablation d’une partie saine de leur corps. Il s’agit souvent d’un besoin impérieux d’être amputé d’un membre ou de plusieurs pour faire correspondre son corps à une identité corporelle ressentie. La médecine bien entendu en a fait une maladie mentale classée dans les perversions sexuelles. Une paraphilie parmis d’autres. Philie, c’est que ces personnes aiment ça, que c’est un choix, un fétichisme. Quand la médecine condescent à admettre que ça correspond à un besoin vital c’est parce que la personne qui souhaite l’opération leur pipote que le truc les dépasse, que la pulsion est plus forte que leur volonté. C’est énorme de vouloir se faire sauter une jambe. Ça fait froid dans le dos. Les psys voudraient supprimer le désir plutôt que de supprimer le membre, et là on a tendance à se dire que ça serait quand même mieux au fond. Mais ces personnes ne sont pas plus malades que les trans, et ne ressentent pas la suppression d’un membre comme une mutilation, mais comme le retour à un schéma corporel dans lequel ce membre n’a pas sa place. Pour eux comme pour les trans il s’agit d’un besoin puissant d’atteindre un corps désiré. Ils vont devoir convaincre les médecins car se défaire d’une jambe de trop en solo c’est pas gagné. Certains vont jusqu’à provoquer des lésions au membre qu’ils veulent voir disparaître, en le faisant geler dans la neige par exemple, alors que ce sont des personnes saines d’esprit.

On sait que des trans ont quelquefois des parcours qui passent par l’automutilation, des désirs de pénectomie, et les trans sont pourtant des personnes tout aussi saines d’esprit (enfin en moyenne pas moins que les cisgenres). Ces gestes désespérés ne sont pas le symptome d’une pathologie, mais la conséquence du refus des médecins d’opérer. Pourquoi doit-on justifier le besoin vital d’une opération par des argumentations essentialistes : “Je ne sais pas d’où cela vient”, “C’est inné”, etc. ? Pour convaincre les médecins, nous devons reproduire ce discours qui raconte que nous sommes impuissants devant l’action d’une puissance supérieure qui contrôle nos désirs, et que seule la force de leurs super-pouvoirs de médecin sera capable de la vaincre pour nous. Finissons-en avec les justifications mystiques de nos désirs de changements corporels, alors que notre raison peut expliquer ce désir simplement par l’exploration de notre vécu, de ce que nous avons acquis et compris. La transidentité n’est que désir, c’est le refus du désir par ceux là même qui peuvent le satisfaire qui provoque les souffrances qui ensuite nous rendent malades, dépressifs ou suicidaires. Un désir peut-être impérieux et doit être reconnu. Un apotemnophile – on dit comme ça dans la nosologie – opéré est un apotempnophile heureux ! S’il est trans en plus il a de quoi s’amuser !

Je n’ai pas de problèmes existentiels à avoir une bite plutôt qu’une chatte, mais des problèmes pratiques

Au début de ma transition j’étais tellement anti-essentialiste que pensais pouvoir rester une femme à bite. L’idée ne me dérangeait pas, voire me séduisait. Je ne trouvais pas de raisons valables à mon désir de changement de sexe. J’intériorisais en quelque sorte l’essentialisme puisque les raisons pratiques ou le désir que j’éprouvais ne me suffisaient pas à prendre la décision. Après réflexion, j’envisage la chirurgie. Je vais lister les quelques raisons qui me poussent à la vaginoplastie :

–       Pour moi qui recherche à terme l’invisibilité, je considère que d’avoir un vagin rend ce désir plus accessible. Je n’aurai plus à pratiquer le tucking, technique consistant à repousser les testicules dans le corps et à replier le pénis en arrière entre les jambes. Ce n’est pas toujours archi-confortable, et il reste toujours une bosse disgracieuse entre les jambes. Enfiler une culotte est malcommode, car pas conçue pour contenir tout ce matos, et il y a nécessité de maintenir l’ensemble par divers moyens, moi j’utilise un panty moulant, ce qui en été est pénible. Quelquefois la compression se fait douloureuse et on a pas toujours le moyen d’y remédier très vite : il faut aller aux toilettes pour remettre les choses en place. J’ai été obligée l’été dernier de comprimer mon sexe à chaque fois que je voulais enfiler un maillot de bain pour aller à la plage ou à la piscine, et encore des parties de testicules apparaissaient à l’aine, je n’étais pas à l’aise.

–       Avoir un vagin c’est retrouver une libido satisfaisante. Je prends aujourd’hui des œstrogènes féminisantes et des anti-androgène dévirilisantes, qui bloquent la production de testostérone. Le problème des anti-androgènes c’est qu’ils suppriment complétement la libido. La production de testostérone se fait dans les testicules. La vaginoplastie en supprimant mes testicules supprimera aussi la nécessité de l’anti-androgène et du coup je retrouverai une libido et, cerise sur le clito… un organe sexuel fonctionnel, du moins je l’espère.

–       Avec une vagino j’obtiendrai un état civil conforme à mon genre. La procédure est en cours et la présidente du tribunal à clairement posé comme condition la réalisation de cette opération. Je décide d’obéir aux ordres.

Construire mon corps, fabriquer ma sexualité

Avec mon opération, je veux construire une nouvelle sexualité avec ma partenaire puisque c’est possible. La relation sexuelle est aussi une relation sociale, et elle se s’élabore comme le reste. J’essaie de ne pas mettre de la magie dans ma transition. De ne pas fantasmer le vagin. Je n’attends pas d’une SRS qu’elle soit un aboutissement, l’atteinte d’un état extatique, l’accession au bonheur. Mon bonheur d’avoir un vagin ressemble plutôt au bonheur de la possession d’un nouvel objet matériel convoité. Si il est question de magie comparons cela à la magie de Noël ! J’ai le sentiment d’être la veille de noël quand j’étais enfant et que j’attendais mes cadeaux. J’espère que j’aurais toujours les moyens de m’offrir les meilleurs jouets. Un néo-vagin c’est quand même un super sextoy, hors de prix d’ailleurs, sur ce plan purement commercial aussi on pourrait progresser afin de réduire les coûts !

Même si je dis que je ne suis pas née dans le mauvais corps, ça ne veut pas dire que je n’ai pas eu des problèmes avec mon corps mâle. J’ai rejeté ce corps masculin tout au long de ma vie sexuelle, et c’est le trouble dans le sexe qui m’a finalement amené à réfléchir à la question de mon genre, après bien des errements. Maintenant que je suis une femme socialement et que ça va beaucoup mieux merci, il me gêne de plus en plus ce pénis.

L’envie d’avoir un vagin correspond aussi à un désir de sentir un creux plutôt qu’un plein dans les jeux de pénétration, d’être pénétrée vaginalement plutôt que de pénétrer. Je veux, si c’est possible, jouir de cette sensation. Bien avant de découvrir ma transidentité, j’inversais le sens de la pénétration dans ma tête et ce n’est qu’en m’imaginant pénétrée que je jouissais. C’était très cérébral comme exercice, et assez frustrant. Je voudrais quitter un tant soit peu cette cérébralité pour l’éprouver dans mon corps. Mais la pénétration n’est pas ce qui me préoccupe le plus. Je veux sentir mon clitoris à l’intérieur de moi, au plus près de mon corps et pas au bout d’un appendice, loin de moi.

Je n’ai certainement pas inventé ces désirs, ces fantasmes, pourtant ils sont en moi. J’ai intériorisé des schémas excitants de relation sexuelle en étant une femme dans ma tête. Je veux l’être le plus possible dans mon corps.

La technologie de changement de sexe

Tout n’est pas possible. Les technologies sont balbutiantes et aucun effort n’est fait pour rechercher des solutions un peu plus performantes pour les changements de sexe et c’est encore pire pour les mecs trans, comme par hasard. Beaucoup de parties du corps restent marqués par l’action de la testo. Les hormones permettent de revenir en arrière jusqu’à un certain point, mais il y a des limites. Il y a une foule de choses qu’on ne sait pas modifier, du moins quand la testostérone a fait son effet après la puberté. Le squelette c’est compliqué, même si certaines retouches sont possibles : on peut retirer des côtes, on peut retoucher la structure osseuse de la face, on ne peut pas réduire la taille des mains. Aucune recherche n’est faite pour mener des recherches afin d’améliorer les techniques. Tout est bricolage. Les endocrinologues prescrivent des traitements hormonaux qui en réalité ne sont pas fait pour cela, mais pour les femmes ménauposées et les délinquants sexuels.

L’ampleur du business de changement de sexe en Thaïlande fait qu’ils sont moins à la traine là-bas qu’ailleurs dans le monde. Concurrence oblige. Mais même le meilleur de la technologie disponible est aujourd’hui très limité. On ne sait pas recréer l’appareil de reproduction : la vagino crée la salle de jeu, mais pas la nurserie ! Il s’agit donc d’être réaliste et d’agir dans un contexte donné, de composer avec une réalité assez pauvre, de faire avec l’état de l’art et de la science, c’est à dire pas grand chose. Il faut voir ce qui est faisable et peser les risques. Je ne donne à un chirurgien le droit de transformer mon corps que si j’ai confiance et que je peux raisonnablement avoir une idée du résultat à l’avance. J’essaie de garder le contrôle sur mon corps et de ne pas devenir un objet dans les pattes des médecins. J’ai la chance de pouvoir échapper à la transphobie de classe représentée par les équipes hospitalières prétendument officielles. J’échappe à leurs parcours psy d’une violence inouïe et à la médiocrité – pour ne pas dire plus dans certains cas – de leurs résultats opératoires.

L’opé

Ça consiste à transformer mon sexe mâle en sexe femelle. Selon la compétence du chirurgien l’aspect et la fonctionnalité de ce néo-vagin sont bonnes. Presque tout est utilisé et on peut dire que le pénis est démonté puis remonté en vagin. L’opération pourrait se comparer dans la phase de démontage au retour à un stade embryonnaire d’indifférentiation sexuée, au stade des gonades, quand l’action des hormones n’a pas encore influencé le développement de l’appareil génital dans une direction ou l’autre. Le gland peut alors devenir clitoris, la peau rose et tendre de l’intérieur du prépuce devient capuchon du clito et petites lèvres, la peau plissée du scrotum devient grandes lèvres. C’est un vrai travail de dentelière. La majeure partie du corps caverneux est balancé, mais je ne doute pas qu’un jour on en fasse quelque chose, peut-être lorsqu’on aura admis qu’un clitoris est autre chose qu’un petit bouton et que les femmes elles aussi ont un corps caverneux érectile. Exit aussi l’éjaculation, alors qu’une femme cisgenre à cette possibilité. On jette aussi les testicules, quel dommage ! à quand des greffes pour les FtM, qui refileraient d’autres trucs aux MtF, dans une grande bourse d’échange biocompatible ?

J’ai lu pas mal de témoignages sur les opés, les chirurgiens, les techniques. Une copine m’a montré sa néo-foufoune. Ça va, je me lance.  Ce que j’aurais techniquement sera un néo-vagin, pas un vagin, mais si j’ai envie de l’appeler mon vagin je vais pas m’en priver. Ça fait belle lurette que je n’ai plus un gland, mais un clito, mal placé, mais un clito quand même.

Je suis out “si je veux, quand je veux”.

Je ne suis pas née dans le mauvais corps mais je vais faire une vagino. J’ai dit pourquoi. Ma copine se ferait bien enlever les seins parce que c’est lourd et encombrant. Elle ne se sens pas mec donc elle a pas le droit de les enlever complètement, elle a juste pu les faire réduire mais les enlever c’est interdit pour une femme qui n’a pas un cancer. Il faut entrer dans le circuit « trans » et elle n’a pas envie. Moi de mon côté j’ai mille fois plus envie d’être fille socialement qu’elle a envie d’être un mec.

Mais revenons à ma bite. Ou plutôt mon ante-vagin. Je vais faire remodeler ma bite en forme de vagin pour des raisons pratiques : passing en maillot de bain, arrêt de production de testostérone, construire une autre sexualité, avoir des papiers. Alors certes, cette envie de passing, ce désir d’une apparence féminine du corps par les hormones, la sexualité comme-ci ou comme-ça, je ne l’ai pas inventé toute seule. Au début, à ma naissance je n’y pensais pas tellement. Je ne dirais pas que c’est le méchant état binaire qui me l’a imposé (quoique c’est vrai en partie car avoir des papiers conformes ça me branche bien aussi), mais c’est pas le vilain état qui a décidé pour moi.

Je ne dirais pas non plus que c’est un truc inné. C’est plutôt ce qui est “dans l’air”, l’ambiance générale, la norme que j’accepte consciemment ou pas, ce que j’ai acquis depuis toute petite. Les normes ne sont pas les lois. Il y a des lois jamais respectées du fait de la puissance des normes, et pourtant les normes on peut les transgresser sans aller en prison. On ne le fait pas. Pourquoi ?

Les normes ça passe partout, et ce n’est pas un truc imposé d’en haut, c’est horizontal. Elle sont en nous, intériorisées. Nous, les trans, à défaut d’enfreindre les lois, on bouscule un peu les normes. Et on est pas toujours à l’aise avec ça. Du fait de l’intériorisation. Et puis, il faut bien le dire aussi, du fait de la transphobie. L’acceptation des trans est inversement proportionnelle au passing. C’est tout de même plus peinard pour beaucoup de rester au chaud dans le système de genre actuel. Y renoncer full-time c’est un positionnement radical, ou l’impossibilité de faire autrement. On a pas toujours le choix. On a pas toujours le passing que l’on voudrait, mais celui que l’on peut. Après quand on l’a, on peut choisir. On peut décider l’ambiguïté, l’entre deux genre. Niquer les normes, l’annoncer en un acte militant inscrit dans son corps est une posture que je n’ai pas envie de vivre. Faut assumer d’avoir un Post-it collé en permanence sur le front avec écrit “Je fucke le genre”. Moi je veux même des papiers en règle ! Merde alors ! J’ai marché pour ça à l’Existrans !

Foucault disait “Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire”. C’est de Foucault, qui était pédé placard tout de même faut pas oublier ça. Pour moi il ne s’agit pas seulement d’écrire et si Foucault était placard ne m’emmerdez pas, j’ai le droit moi aussi à mon passing. Je suis out « si je veux, quand je veux ». Car j’assume aussi d’être publiquement femme trans à certains moment, c’est mon p’tit geste pour la cause… Si on me le demande, je suis une femme, ou une femme trans selon la situation et la personne à qui je m’adresse.

Je vous laisse, mon avion pour Bangkok décolle dans peu de temps. On en reparle… post hop !

Le 29 octobre 2012

L’histoire de Lou (3)

3ème partie : Le Dragon de Lou

Son sexe était « tout dur », tout tendu, une étrange sensation dans ce petit corps, il y avait  quelque chose d’un peu honteux, était-ce la nouveauté de la sensation ? Lou savait que c’était un truc de petit garçon, et elle se disait que tous les petits garçons devaient vivre cela.
Elle était alors en vacances à Aachen, dans une famille allemande. Elle partageait la même chambre que Wilfried. Un petit garçon qui devait avoir un ou deux ans de moins qu’elle. Un jour sur deux, elle l’accompagnait à son école et l’autre elle restait à la maison.

Elle aimait assez cette étrange tension en elle mais elle ne savait pas trop qu’en faire, « c’était assez embarrassant tout de même », une chose était sûre, celle-ci l’occupait tout entière. Ce jour-là, elle regarda cette petite chose roide au centre de son corps imberbe et déambula un temps ainsi toute nue dans la chambre, un peu désemparée.
Puis elle écrivit un long papier à Wilfried dans un allemand approximatif, dans lequel elle lui proposait les règles d’un jeu dans lequel il s’agissait de gages et de vêtements qu’on retirait. Cela lui prit un bon moment. Puis toujours nue et sans que la sensation cesse en elle, elle entreprit de cirer ses chaussures !

C’est lorsqu’elle se trouva ainsi nue, assise au bord de son lit, que Peter, le frère ainé de Wilfried pénétra dans la chambre ; il était de trois ou quatre ans son aîné. Elle fit comme si elle ne le voyait pas et continua impassiblement son entreprise.
Peter venait tout juste pour prendre quelque objet ou vêtement dans la penderie à côté du lit. Peter vit-il le sexe de Lou ? Lou, espérant et redoutant certainement qu’un événement survienne, se concentrait sur son ouvrage.
Peter quitta la chambre.

La famille de Wilfried et de Peter était des protestants fervents. A chaque repas la prière était dite, l’oncle des deux garçons, c’est à dire le frère de leur père, était pasteur.
Quelques jours après l’épisode ci-avant, Lou constata que le papier qu’elle avait écrit à Wilfried et laissé dans la chambre avec l’intension de lui remettre en main propre, avait disparu. Lou suspecta la mère de celui-ci d’être passée par là.
Lou quitta la famille quelques jours plus tard. Personne ne lui reparla de ces épisodes.
Lou, un peu honteuse, souriait toutefois à l’idée des parents jugeant « la petite française » !

Lou me raconta cette histoire, pour m’expliquer ainsi que ce souvenir ancien, elle avait onze ou douze ans, lui montrait que vivre ses pulsions sexuelles avait toujours été pour elle quelque peu problématique.
Ce qui lui était le plus pénible, à ses dires, n’était pas tant le ressenti corporel que la pulsion entraînait, mais plutôt le pouvoir de celle-ci sur sa propre volonté, sur la maîtrise d’elle-même.
« Ces pulsions m’ont toujours fait faire n’importe quoi. »

Plus en avant, elle se souvient, adolescente, de ces heures de marche nocturnes lors desquelles, comme une obsession, elle guettait les voitures sur la chaussée en espérant en son for intérieur, mais sans oser faire le premier pas, qu’un inconnu viendrait la cueillir.

Elle me conta comme, plusieurs années plus tard, s’était-elle agaillardie ? , elle se retrouva ainsi à plusieurs reprises à monter dans des véhicules pour « manger du merle en l’absence de grive » et s’abandonner à des ébats qui ne la satisfaisaient finalement guère et desquels elle ressortait toute aussi seule et tout autant sous l’emprise de sa pulsion que l’aventure n’avait pas su apaiser.

Plus récemment, elle me conta quelques expériences lors desquelles ce désir pulsionnel, « incontrôlable et tyrannique », ce sont ses mots, l’ont amenée à se trouver dans des situations dans lesquelles elle avait pu se mettre en danger. Non pas que le danger ait été alors un élément d’excitation particulier, mais plutôt que ses pulsions anéantissaient ses  propres facultés de discernement et mettaient au rancard ses instincts d’auto-protection.

La dernière en date, lors de laquelle elle se trouva seule à quatre heure du matin dans un terrain vague, loin de tout, avec un inconnu sous l’emprise manifeste de l’alcool, qui s’en prit à elle après qu’elle se soit donnée à lui, lui rappela la mort de Pasolini assassiné en octobre 1975 dans des circonstances non moins troublantes. Cette image du cinéaste qui s’imposa à elle, alors qu’elle s’enfuyait en courant, ses vêtements aux trois quarts arrachés fut comme un déclic pour elle.

Il lui sembla dès lors vital, de se protéger d’elle-même, de cette partie d’elle-même qui l’amenait de proche en proche à vivre des expériences toujours plus fortes, toujours plus risquées, toujours plus dangereuses. Il n’était plus question de ne plus voir cela. C’était tout comme si cet animal pulsionnel en elle prenait le contrôle sur tout son être et lui faisait perdre son libre arbitre.
« J’étais comme possédée, tu sais …. »

Concernant « l’affaire du terrain vague », elle conclut en ces termes : « Peut-être que cette pièce de 2 euros, qui trainait dans ma poche et que j’ai donnée au type me sauva la vie ? Elle me laissa un court répit pendant lequel j’ai pu me dégager et m’enfuir, je crois que là, j’ai vraiment eu peur pour ma vie, et je me disais que c’était trop con que je la finisse là. J’ai eu de la chance que le type ne possédât pas une lame … enfin, je ne crois pas.»

Si pendant quelques temps, après cette expérience, les souvenirs de celle-ci, et les sentiments attachés, lui permirent de ne plus se mettre dans de telles situations, elle était effarée, du nombre d’heures qu’elle occupait sur le net à chercher d’hypothétiques partenaires dont la présence physique ne lui apporterait aucun avantage et qu’elle évitait donc. Ses pulsions encore, étaient présentes. L’animal était là, absolu et exclusif, empiétant sur ses heures de sommeil ; elle émergeait de ces nuits lorsque harassé par la fatigue, l’animal s’endormait enfin, abattu mais pas repu. Lou s’endormait alors comme une masse.

Se dégager du pouvoir de l’animal sur elle fut certainement un élément non négligeable qui influença son choix de suivre un traitement hormonal.

« Une forme de soulagement ? », je lui demandai alors.
« – non, juste une forme de liberté retrouvée. »

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Chettawut : SRS sans faute, SAV peut mieux faire !

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Le Dr Chettawut déclare, dans une interview publiée en français, qu’il garde le contact avec ses patientes : à la question de Marina (« gardez-vous le contact avec vos patientes ?), il répond  (http://www.transidentite.fr/interviews.html)

Dr Chettawut : Oui, nous avons de très bonnes relations. Nous gardons contact par e-mail car je souhaite avoir un suivi. Je veux que mes opérations apportent de la satisfaction aussi je veux avoir un feed-back sur la suite.

Dans la réalité, le Dr garde peut-être « de bonnes relations » par mail mais concrètement met un temps fou à répondre aux mails qu’on lui adresse au sujet du suivi médical en France de l’opération de réassignation sexuelle. Autrement dit, autant les patientes sont merveilleusement traitées tant qu’elles sont en Thaïlande, autant, quand elles rentrent en France, ça donne l’impression « débrouille-toi Lola ».

Que faire ?

Rester trois mois en Thaïlande et négocier un complément de contrat, un suivi infirmier payant ? Pas si bête : il suffit de changer d’hôtel, peut-être, et idéalement d’avoir un travail en free-lance qui permette de bosser depuis la Thaïlande (non sans compétitivité, de surcroît, grâce au décalage horaire…). En Thaïlande, iels connaissent leur affaire, pas de doute… un point positif. En tous cas, ne pas raccourcir son séjour « légal » !

Prendre RV avec un.e gynéco friendly AVANT son départ en Thaïlande, vu qu’il faut trois mois pour en obtenir un ? Une précaution absolument nécessaire.

Et en tous cas prévoir dès son retour un suivi par son médecin de ville ? Mais il ou elle saura-t-iel juger si tout se passe bien, au-delà des choses les plus courantes, douleur, nécroses, infections ? Il faut trouver un.e médecin à qui on puisse oser montrer son sexe.

Il est clair en tous cas que pendant les trois mois qui suivent l’opération, la patiente est en convalescence, que les infections (plus ou moins graves : cela va de l’infection urinaire proliférante à l’infection superficielle de peau, qui se traite à la Bétadine et à l’eau de Dakin) sont très fréquentes. La protection antibiotique du Dr Chettawut ne dure, au retour, qu’une semaine ou deux ; s’ensuivent des ennuis divers, difficiles à évaluer soi-même quand on n’a pas de diplôme médical. Quant à la douleur, elle est récurrente, pas très forte, survenant par à-coups mais très fatigante. Au bout de deux mois, la patiente ne gambade absolument pas.

Mon avis d' »entourage proche » d’une patiente du Dr Chattawut est que l’opération est vraiment très bien, magique, dentellière : les cicatrices disparaissent (ne pas hésiter à y mettre du Cicalfate au bout d’un mois environ, ça aide !), l’aspect asymétrique du début s’estompe, les choses guérissent manifestement. Mais les souffrances et difficultés post-opératoires liées aux infections sont insuffisamment prises en compte dans le pack-opération ; il faut donc les prévoir et les anticiper. Se bourrer d’antidouleurs en automédication n’est peut-être pas la meilleure solution. On regrette tout de même que les papiers du Dr ne comportent pas un protocole de suivi post-op plus précis.

Contrairement à une opération de réduction mammaire, par exemple, où on va nettement mieux au bout de deux mois, dans le cas de la SSR la guérison est très lente, entravée d’infections, d’épuisement, de douleurs ; la patiente reste longtemps dans un état de handicap certain ; une virée en métro l’épuise ; un restaurant sans coussin l’accable. A propos, nous avons caché le coussin dans une housse carrée standard de couleur brune, plus discrète que la rondelle rose vif arborant fièrement le sigle de la surgery ; fourré dans un grand sac, il se trimballe partout. Discret et élégant !

Que tout cela ne décourage pas les candidates : le travail est magnifique et tous ces petits soucis seront bientôt oubliés. Mais justement pendant qu’on les vit, parlons-en, afin que d’autres ne se laissent pas « surprendre » par les difficultés du retour en France.

(Aller vivre définitivement en Thaïlande ? Tentant, n’est-ce pas ?)

L’Histoire de Lou (1 et 2)

L'histoire de Lou 1

1ère partie : Lou n’est pas née dans un chou

Cela faisait plusieurs mois que Lou passait régulièrement devant cette porte entre-ouverte, mais elle n’y prêtait pas plus d’attention que cela. Et puis, un jour, on ne sait pourquoi, Lou, qui à l’époque ne s’appelait pas encore Lou, sentit en elle-même une forte attirance à aller y passer la tête. Elle avança prudemment, à pas feutrés, jetant un œil derrière son épaule pour vérifier que personne ne l’aperçut et avec un geste lent mais décidé entreprit de faire coulisser la paroi de bois. Sitôt fait, elle fut comme happée par une force immense (un peu comme dans ces films où l’on voit des passagers aspirés par le hublot d’un avion suite à la rupture de celui-ci). De tout son corps elle résista a cette sensation à la fois violente et douce, étant elle-même, attirée et effrayée, puis constatant dans son corps que cette force colossale (comment résister longtemps ?) était colossale, précisément, elle lâcha prise.

Elle fut alors aspirée par un genre de tourbillon, (vous savez, comme celui qui permet de rejoindre le pays des merveilles) et perdit totalement pied avec la réalité partagée des êtres vivants avec lesquels elle partageait sa vie jusqu’alors, qui considéraient, tout comme elle d’ailleurs, que les garçons naissent dans les choux et les filles chez le fleuriste.

D’emblée, la vérité s’avéra pour elle beaucoup plus complexe.

Elle parcourut seule, alors, un long chemin solitaire sur les routes électroniques du web et de site en site, de recherche en Scylla, elle se rendit compte de l’incroyable vérité qui se clarifiait en elle alors : Lou n’était pas celui qu’on croyait.

C’est donc au cours de ses longues errances, lors desquelles elle parcourait (avide) les récits dantesques de ces êtres en proie aux tempêtes d’océans démontés du doute, qu’elle prit conscience que contrairement à ce qu’elle avait imaginé, elle ne se trouvait pas seule à interroger pour elle-même la Vérité (martelée depuis l’enfance) qu’elle était un petit garçon puisqu’elle avait un petit zizi.

C’est à cette époque, me raconta-t-elle, qu’elle entreprit de rouvrir tous les carnets de ses expériences (ceux écrits et ceux non-écrits) et qu’elle rechercha (et trouva) de nombreuses traces de cette vérité qui maintenant lui sautait aux yeux :
« JE SUIS UNE FEMME ! »

Vous imaginez bien comme troublante fut cette révélation, que tout, par ailleurs, semblait démentir.

« Je dis « Démentir » », reprit-elle, « mais j’ajouterais : quoique …. Quoique …. »
En effet, de ces flash back successifs, immergea tout un lot de paradoxes qui vinrent confirmer ses supputations : « Ben, ça date pas d’hier ! »

Fière de cette évidence, elle sentit alors en elle la force de mettre en confrontation sa vérité propre avec celle des autres êtres humains.

« Etre femme en dedans, c’est une chose, se disait-elle, mais comment le paraître au dehors ? » tel était alors son questionnement principal. Elle ne se doutait pas, alors, qu’en réalité, elle ne venait de faire que le premier pas du long chemin transitionnel qui s’ouvrait devant elle, sans qu’elle en sût même l’existence.

Pour ce faire, elle mit en place une stratégie qu’elle prit un maniaque plaisir à huiler, qui lui permettrait, pensait-elle, de faire partager au plus grand nombre le fruit de sa découverte.

Il lui parut sage dans un premier temps, de ne pas s’adresser au plus grand nombre, objectif ultime de sa quête, mais de restreindre celui-ci à quelques uns, inconnus pris au hasard des rencontres urbaines.

Pour démarrer son expérimentation, elle décida (mais était-ce un bon choix ?) de réaliser celle-ci dans la pénombre de la nuit.
Si elle se rendait tout à fait compte que les passants du soir, en quête d’aventures sulfureuses, ne constituaient pas le public le mieux adapté à sa situation, elle en était encore à craindre des rencontres de personnes connues d’elle, ce qui révélait en elle ce nouveau paradoxe : tu veux ou tu veux pas ?

Cette période, reconnaît-elle maintenant, fut en réalité assez pénible.
Vous comprendrez aisément que les essais successifs et approximatifs de Lou à se fabriquer une image féminine, amenant celle-ci à adopter des allures et des styles vestimentaires oscillant entre la catin sur-maquillée et l’as de pique, ne facilitèrent pas son expérimentation.

Elle n’osa me préciser les remarques acerbes ou méprisantes, voire railleuses qu’elle subit alors, et, de mon côté, je n’osai les lui demander car, je sentais sa grande tristesse lorsqu’elle me parlait de ces expériences remplies de honte et de désespoir.

Cette honte, sans aucun doute, trouvait son origine dans le décalage entre les efforts qu’elle déployait à se faire accepter telle qu’elle se ressentait et l’image d’Epinal qui lui était renvoyée d’une professionnelle du sexe, image qui ne lui correspondait pas, même si, du côté de la bagatelle, elle ne se sentait pas en reste.

Elle s’aperçut toutefois qu’au fil des semaines, ses sorties, d’abord nocturnes puis diurnes lui permirent de « passer inaperçue » ! Ainsi elle conclut que c’est par l’absence de réaction des personnes qu’elle croisait qu’elle pouvait finalement juger du caractère probant de ses essais. « Une femme n’est-elle reconnue femme que lorsqu’elle est invisible ? » ricana-t-elle !

Puis vinrent les « Madame » !
Ah ! Les « Madame » ! …
Avec quel bonheur elle me conta ses premiers « Madame » !
Madame chez le boucher, Madame dans les transports, Madame dans l’ascenseur etc..

Les « Madame » vinrent donc comme une consécration des efforts de Lou : « Je passe donc je suis ! »

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Maison close par Lautrec : http://www.parisrevolutionnaire.com

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2ème partie : Lou et les Hommes

Lou est attirée sexuellement par les hommes ;
C’est un fait, une évidence, une réalité.
Cela faisait de nombreuses années que Lou savait cela, et cela faisait de nombreuses années que ses partenaires étaient donc de sexe masculin.

A l’époque, je veux dire, à l’époque avant laquelle Lou avait révélé (à elle-même et au monde entier) son apparente féminité, ceux-ci se qualifiaient généralement dans la catégorie des « gays » : c’est à dire des personnes d’apparence masculine portant un sexe mâle et attirés sexuellement par des personnes d’apparence masculine portant un sexe mâle.
Lorsqu’elle avait des rapports sexuels avec ceux-ci, elle avait, à ses dires, une sexualité féminine et eux une sexualité masculine.
Elle considérait donc que « s’offrir à un homme était un acte féminin » et inversement que prendre son ou sa partenaire était un acte masculin.

Je ne sais pas si vous êtes de son avis, mais toujours est-il qu’il en était ainsi pour elle.

En somme, le regard que Lou porte de cette époque, l’incite à décrire ses rapports ainsi : «  J’étais donc une femme d’apparence masculine, portant un sexe masculin et avec une sexualité féminine tandis que mes partenaires, quant à eux, étaient d’apparence, de sexe et de sexualité masculins.

« Mais de quels genre étaient-ils ? » osais-je lui demander !
« ça ! Nous n’en parlions pas ! »
«  Certains étaient certainement plus .. euh … virils, que d’autres … Certains étaient plus attentionnés, d’autres moins, certains étaient plus égocentrés, d’autres plus altruistes, certains étaient plus sensibles, d’autres peu … etc..  mais savoir leur genre ???? Je ne leur ai jamais demandé ! Du reste, ils n’auraient pas compris ! Et moi-même je ne savais pas tout cela. »

« Et puis, il y avait aussi les hétéros pas gays mais qui l’étaient quand même tout en disant qu’ils ne l’étaient pas ! … Et puis il y avaient les hétéro-gays les bis, en somme… etc.. »

Enfin, toujours est-il qu’il existait, aux yeux de Lou, une certaine concordance entre l’attirance explicitée de ses partenaires et ce qu’elle pouvait leur offrir. Si ses partenaires aimaient sa sexualité féminine, ils aimaient aussi son sexe masculin, Ils l’aimaient, non pas pour s’en servir, mais plutôt comme un apparat, « une marque de reconnaissance de désir et de ressemblance, peut-être ? » .

Mais lorsque la féminité de Lou apparut au grand jour, cela mit du rififi dans l’ordre des choses : ses amis « gays » d’autrefois se détournèrent … ce qui laissa Lou perplexe.

De son point de vue, il ne lui semblait pas que dans l’intimité de l’alcôve, les choses fussent différentes d’auparavant, elle ne se sentait ni plus féminine, ni moins, du reste, elle n’avait pas le sentiment de modifier ses comportements, ni que ses ressentis aient variés …
C’était donc une histoire d’apparence ? Juste une histoire d’apparence ?

« Pourtant, ma féminité, elle était bien là, auparavant, tu sais, elle n’est pas arrivée du jour au lendemain … » me dit-elle, « Comme si je pouvais la montrer par mes gestes, par ma façon d’être, de ressentir et d’agir, mais lorsque je l’ai affichée alors là, ça a été le chambard.»

« Ce qui s’est passé pour eux ? … je n’en sais fichtre rien …
– Tu ne leur as jamais demandé ?
–  Si … non … oui … je ne sais pas … ils ne savaient pas … du reste ça a coupé court, tu sais. Et puis moi-même j’étais un peu perdue à cette époque »

Et aussi, en contrepartie, Lou fit alors la connaissance d’autres hommes, « ceux précisément attirés par mon ambiguïté, ceux attirés par les « femme à bites » … »
« Cela m’a amusée un temps. Et puis cela valorisait ma féminité. J’aimais avec eux me sentir femme. »

Puis elle me raconta comme finalement elle se lassa de ceux-là. Rares (en a-t-il existé un seul ?) furent ceux qui voyaient en elle plus qu’une chose sexuelle particulière, ignorants de la Personne qu’elle était ; nombreux étaient ceux qui la contactaient pour seule fin de réaliser un fantasme, tiré de quelques images vidéos pornographiques, qui de plus « leur permettait d’assouvir leurs pulsions homosexuelles tout en couchant avec une femme ».

« Et puis, tu sais, une trans, ça vaut moins cher qu’une pute ».

Je sentais dans ses propos, une grande amertume, voire une certaine colère, contre eux ? contre elle-même ?
« Mais tu ne peux pas savoir, j’en ai eu de tous âges, 10, 20, 25 ans plus jeunes que moi ! Des gamins de vingt piges comme des vieux vicelards qui se couchaient sur le lit en me disant « Suce-moi », comme si j’étais une professionnelle … »
« Et le pire, vois-tu, c’est que je le faisais. »

« Et l’amour ? » ….
Pour Lou, l’amour était ailleurs, l’amour était distancié du sexe.
« J’en ai trop fait … j’ai trop fait de sexe, et trop fait mal. L’excitation des hommes m’excitaient mais finalement ils m’ont usée … et en plus je ne les faisais même pas payer ! »
« Une fois j’ai essayé, ou plus exactement j’ai fait semblant d’essayer : un mec que j’ai rencontré sur un chat et qui proposait de me payer. Pourquoi pas, je me dis. Il me téléphone. Et là j’ai craqué ! Un tel irrespect, un tel égoïsme, et des schémas plaqués à me faire vomir. J’ai laissé tomber. »

« Et l’amour ?, je te demandais. »
« – Comment voulais-tu que je rencontre un homme capable de m’aimer totalement dans mon ambivalence ? Les Personnes bi-sexuées n’ont pas de statut ici. Elles n’existent que dans le monde de la nuit. Quand je dis bi-sexuées, je parle précisément de genre et de sexe. Il n’y a pas de place pour les personnes dont le genre et le sexe ne correspondent pas. Tu comprends pourquoi il est tellement plus facile de rester dans le placard. Au moins, là, on est tranquille, c’est chaud … Le souci c’est quand le placard devient trop étroit … mais tu sais, sortir du placard c’est aller dans un no man’s land … ou bien c’est aller jusqu’au bout, se mettre en conformité. Avais-je le choix ?»

@ suivre

Post-hop ! Retour sur une SRS

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Check Out

J’ai fait mon « check out  » avec le Dr Chett hier. Il n’a rien retouché ouf ! j’avais très peur de ça ! Je pense que je suis dans les cas où ça se passe très bien. J’arrive déjà à m’assoir un long moment, je ne prends plus aucun anti douleur et dors très bien. Les dilat’ sont OK. Rien à signaler de notable sauf mon immense bonheur d’avoir franchi cette étape. Je rentre dans 4 jours, c’est bientôt la fin. J’ai presque déjà une nostalgie alors que j’y suis encore !

Je suis tellement heureuse… Je ne voudrais pas avoir l’air de faire du prosélytisme pour la SRS ! Je ne parle que de ce que j’ai ressenti en le traduisant avec mes mots. Donc à prendre avec des pincettes !

Je complète mon témoignage par deux choses, pour ne pas tout repeindre en rose :
– La douleur : je n’en parle pas tellement mais la douleur me rattrape maintenant (heureusement qu’il y a des antidouleurs !)
– Les sensations « montagnes russes » juste après l’opé : Immédiatement après l’opé, à peine réveillée, mon premier sentiment fut une joie intense, mais ensuite, ramenée dans ma chambre, quand je me réveillais, j’oscillais entre « c’est génial » et « mon dieu, qu’ai je fait ? » et c’était vraiment dur à vivre. C’était surement lié aux drogues diverses, anesthésie, etc, mais c’était aussi forcément en moi, ça ne venait pas de rien.

***

On peut avoir des raisons sociales de vouloir changer de sexe, même si c’est intime. La politique de genre est présente dans notre intimité. Sinon pourquoi la jurisprudence imposerait-elle des opérations ? Avoir des papiers conformes à la norme peut faire partie des raisons d’une SRS. On peut le déplorer mais pas accuser les trans de faire une erreur si cela fait partie de leurs raisons. Nous vivons ici et maintenant et c’est au présent que nous voulons vivre normalement, et pas dans l’attente d’hypothétiques changements de législation. SI d’autres trans refusent d’entrer dans ce genre de raisons, j’approuve aussi leur détermination et je la soutiens, et je ferai tout ce que je peux pour qu’avoir des papiers en règles ne dépende pas du sexe.

Ce qui prime pour moi pour dire qu’une décision est bonne ou pas, c’est d’avoir conscience des choses qui nous déterminent et déterminent nos décisions. Notre ressenti, les conditions politiques, tout cela étant lié. On se décide après avoir pris conscience le plus possible de toutes les raisons, même celles qui pourraient sembler les moins valables car « conformistes ». C’est à cela qu’il faut travailler personnellement.

Le conformisme et le désir d’entrer dans la norme est un sentiment répandu. Pourquoi les trans devraient y échapper ? Certaines raisons touchant au conformisme m’ont poussée à faire une SRS, je n’en ressens aucune culpabilité. Ce qui m’étonne c’est plutôt de découvrir en moi d’autres raisons après SRS. Comme ce sentiment bien décrit par certaines d’être enfin « en entier ». C’est peut-être le sentiment le plus conformiste qui soit mais je le ressens à fond. C’est plutôt bizarre car avant SRS je ne me sentais pas divisée. C’est assez étrange de se dire que quelque soit la réflexion qu’on a mené avant, on peut découvrir des choses après… en positif ou en négatif d’ailleurs. Je pense que mon cerveau trouve de nouvelles raisons un peu comme après un achat important on a besoin de se rassurer pour être sûre qu’on a pas fait une connerie. Le bien-être que je ressens c’est peut-être juste la partie conformiste de mon cerveau qui m’envoit des signes rassurant pour oublier : la douleur ; que mon sexe est une plaie ; que j’ai claqué un pognon dingue ; que je me conforme à une norme qu’en même temps je rejette ; que toutes les opérations du monde possible ne changera pas une femme trans en femme bio ; que même si on pouvait changer les chromosomes avant puberté ou je ne sais quoi d’autre, il demeurera un écart qui fout en l’air le beau système de genre théorique à deux sexes ; etc.

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Ne le dites pas à mon psy j’ai fait un rêve il y a deux nuits de ça dans lequel j’étais en train de bander !

***

Quand je fais pipi c’est marrant de sentir que ça sort avant. Ce qui est encore plus drôle c’est que je m’en f… partout ! Qu’est ce que je rigole à Bangkok !

***

Je suis bourrée de contradictions. Je refuse et en même temps je suis un maillon du système dans lequel je vis. Je ne vais pas prétendre que ma SRS est un acte militant, mais je refuse de culpabiliser pour autant. Et d’ailleurs, ne pas faire de SRS alors qu’on en a envie (ou besoin, peu importe)  pour l’ériger en acte militant me dérange dans la dimension culpabilisante qu’elle provoque de fait envers les autres trans’. C’est comme de rester « sans papiers » pour se maintenir à la tête des associations et éduquer la piétaille au courage militant. Ce côté moraliste me gonfle terriblement.

***

Ça y est j’ai eu la dernière visite de l’infirmière. Elles étaient deux ce matin. L’une m’a expliqué la poire, pas avant deux mois, deux fois par semaine. 5 gouttes de bétadine jaune dans un demi verre d’eau.

Toutes les deux ont eu l’air de trouver que ça se passait bien pour moi, surtout la nouvelle qui ne vient pas d’habitude avait presque l’air positivement étonnée. « it’s looks good ! » ont-elles répété en cœur devant mon intimité pas trop intime ces temps-ci. J’ai dit « i’m happy and lucky i think ». Elles ont acquiescé.

Après elles ont voulu dire au revoir à Suki ma souris en peluche. On s’est toutes embrassées en se disant au revoir. J’étais émue et un peu triste aussi.

Je suis allée une dernière fois à la piscine. Pas de bol un gros orage s’est déclenché peu après. Le piscinier nous a demandé de partir. Y’a plus rien qui va. Je lui ai donné 200 baths de pourboire pour le séjour. Je sais pas trop combien il faut donner en fait.

Il pleut. Demain le resto et la piscine ne seront même pas accessibles car privatisés pour un mariage. Je m’en tape je serai dans l’avion, na.

Pff

***

Retour à Paris

J’ai été étonnée de l’attitude lourdingue des flics de l’aéroport au départ de Bangkok. je pensais qu’ils avaient une certaine habitude des trans et ben non pas du tout. Sur le retour, un connard de jeune flic m’a lancé devant la file d’attente qui prenait le même avion que moi : « Vous êtes un homme ? ». Un autre plus vieux m’a demandé combien ça m’avait coûté et comment j’avais fait pour enlever ma barbe… (j’en ai sur la photo de passeport). J’ai esquivé les réponses. Il m’ont encore pris en photo alors qu’ils m’avaient déjà prise à l’arrivée, un vrai cirque. Bon j’ai pris ça à la rigolade. C’est bizarre même quand je suis dans des situations qui me mettent mal à l’aise j’ai tendance à rigoler avec les connards qui m’emmerdent et c’est après coup seulement que je ressens l’abus qui a été commis et je m’en veux encore plus de ne pas savoir réagir et leur clouer le bec.

Sinon j’ai profité à plein de la possibilité qui m’était donnée de me faire trimballer en fauteuil roulant. Honnêtement j’aurais pu marcher mais c’est super bien le fauteuil car on a pas à chercher son chemin ni a pousser sa valise. A l’aéroport de Bangkok en attendant l’avion, mon assistant fauteuil adorable m’a aidé à faire mon shopping. J’ai acheté un tour de cou rose pour dormir dans l’avion mais qui au final ne m’a servit à rien car les sièges de la Thaï ont des appuis-tête très bien conçus. Ensuite il m’a conduite dans une salle réservée et j’ai pu m’allonger sur une méridienne en attendant l’embarquement. Je lui ai laissé un bon pourboire à la fin.

Le voyage s’est bien déroulé. C’est long 12 heures. J’avais prévu une trousse avec des serviettes hygièniques, le plus petit dilatateur et le lubrifiant. Je suis allée deux fois me faire des sessions de 10 minutes de dilatation dans les toilettes et changer la serviette hygiènique. Car la plaie suppure en permanence et ça fait du bien de se changer régulièrement. Ces dilatations « minute » ont facilité la grande dilatation que j’ai effectué sans problème une fois arrivée à Paris.

J’adore regarder les hôtesses dans l’avion. J’aimerais leur ressembler. Elles sont tirées à quatre épingles, pimpantes et souriantes. Pas un cheveu ne s’échappe de leur impeccable chignon. Et les hôtesses de la Thaï ont des uniformes pas du tout uniformes, des tenues absolument ravissantes, d’une élégance particulièrement recherchée. Les plus remarquables sont des sortes de kimonos de satin vert tendre et rose, avec des motifs floraux et des oiseaux, d’un stylisme alliant habilement tradition et modernité. Leurs mains sont fines et gracieuses lorsqu’elle me tendent le petit plateau pour que j’y dépose ma tasse de café afin de la remplir. Leurs ongles nacrés sont parfaitement manucurés et irréprochables. Je reprends ma tasse en leur souriant, non sans remarquer au passage les poils qui ont repoussés sur mes mains durant le séjour.  L’arrêt de l’Androcur y est sans doute pour quelque chose car je n’en avais presque plus des poils. Grr, pourquoi n’avais-je pas emporté mon Epilady® en Thaïlande ? j’aurais eu tout le temps nécessaire pour les éliminer.

Bon je ne suis pas hôtesse de l’air, je suis graphiste dans la pub. Et j’ai repris le travail dès le lendemain matin, sur les chapeaux de roues. Metro, boulot, dilato… J’ai enchainé les heures de boulot et c’est pas top. Ma foufoune me rappelle à l’ordre. J’ai mal et surtout j’ai peur de déconner et que la guérison se fasse moins bien. Ma copine m’engueule. Me dit que si je continue les cicatrices seront moches et distendues. C’est un peu tôt encore pour cavaler. Lundi, mardi, assise toute la journée sans le coussin « donut » que je n’emporte pas en agence, pas envie de raconter ma vie. C’était dur. Aujourd’hui repos. Ouf. je vous écris.

Joyeux noël ! un carton entier de lubrifiant à bougie !

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Les bougies de noël, http://carrefourbruyere.blogspot.fr/2011/12/vers-noel-3-decembre.html

Bougie ! Eh oui, c’est ainsi que la Dr S…-B… appelle les délicieux dilatateurs d’une émouvante transparence que le bon docteur de Bangkok donne à ses patientes dans une jolie trousse de voyage. Or qui dit bougie dit gelée spéciale pour lubrifier l’engin. Prononcez kawaï ! K-Y pour les intimes, lesdits intimes étant les amateurs de bons produits traditionnels de l’Amérique de toujours (un peu collant, le gel, selon l’avis des experts, mais baste !).

Et puisque les dilatations risquent de durer un certain nombre d’années (l’activité est de moins en moins prenante au fil du temps, mais ça commence fort !) n’hésitons pas à offrir à nos proches le cadeau de noël de leurs rêves : un coffret entier de Lubricating Jelly !

Certes, c’est moins bien présenté que chez Marionnaud…

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mais ça fait son petit effet sous le sapin. Et puis c’est discret, comme colis. Tout le voisinage est au courant quand le livreur essoufflé braille dans l’escalier en demandant à tout le monde où est-ce qu’il crèche le bâtiment A :

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C’est écrit en plusieurs langues pour être sûr.es que tout le monde comprenne bien !

Ouvrons le cadeau :

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Jésus-Marie, c’est ravissant. Et bien protégé en cas de choc !

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Chaque tube contient 82 grammes, deux fois plus qu’à la clinique de Bangkok ! Stop affaire ! Et si vous en achetez plein, sur un site médical bien sûr, parce que sinon on retombe sur les tarifs « le Marais des copains », vous n’aurez pas à payer les frais de port !

Voilà, n’hésitez pas à vous faire livrer au bureau pour un fou-rire garanti avec vos collègues !

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Bang bang le cock à Bangkok !*

Jamie McCartney, The Great Wall of Vagina, 2011.

Jamie McCartney, The Great Wall of Vagina, 2011.

31 octobre, départ pour Bangkok pour ma réassignation de sexe prévue le 6 novembre. Ça a été un peu compliqué à l’aéroport du fait de l’écart entre ma photo de passeport et mon apparence actuelle. C‘était le branle bas. La femme de l’enregistrement ne savait que faire de mon cas. Pourtant un vol pour Bangkok ils devraient avoir l’habitude que l’avion soit bourré de trans ! Une responsable est venue. Elle a prévenu la compagnie aérienne et les flics. Elle était là à l’embarquement pour être bien certaine que je pourrais monter dans l’avion. Elle m’a même fait passer devant tout le monde pour que personne ne voit mon passeport à l’embarquement ! M’a demandé si j’avais choisi mon prénom, j’ai dit Célia. Elle trouvait tout très bien.

Sex Reassignation Surgery : SRS.

En français c’est bof, ça donne CRS : Chirurgie de Réassignation Sexuelle. C’est une expérience humaine extraordinaire. Pouvoir changer de sexe ! C’est incroyable toute cette énergie engagée dans cet acte, cet avion, cette infrastructure hôtelière, cette clinique équipée, ces infirmières, ce chirurgien, ce chauffeur, tous unis pour changer mon sexe ! La réassignation demande une somme de technologies colossale. Pour moi, ce sera dans 20 petites heures maintenant, au bout de quatre jours de diète vécus agréablement à l’hôtel, en compagnie de mon « accompagnatrice ».

Wake up Miss Célia ! 

« Miss Célia, wake up, its finish ! » Je me réveille doucement dans le bloc. Je vais bien. Je suis heureuse au-delà de ce que ma raison raisonnable pouvait imaginer. Je répète béatement « i’m happy, so happy ». J’ai du boulot pour analyser tout ça !

Je pensais n’avoir pour la SRS quasiment que des objectifs pratiques liés à l’arrêt de l’Androcur® et ce genre de choses, mais pas de raisons magiques ; En fait je ressens le même bien être que j’avais ressenti la première fois que je me suis baladée habillée en femme dans la rue. Un soulagement intense. La sensation d’avoir réglé un problème énorme. Je ressens la même chose avec la vagino, tout en faisant la différence sexe/genre, binarité, etc.

Et puis ça doit être aussi la décompression qui suit. Car tant que ce n’est pas fait, on a toujours la possibilité de renoncer et c’est épuisant. On a beau avoir décidé, envoyé de l’argent, pris les billets d’avions… Il y a toujours cette possibilité de faire machine arrière. De ne plus avoir ça à gérer est un grand soulagement. C’est fait. Et c’est bien fait ! Quoique enflée, je vois déjà que c’est réussi, par rapport aux photos de neo-vagins trouvés sur internet et par rapport à ceux que j’ai pu voir “en vrai”. Le mien à un bon aspect, quoique très boursouflé. De plus il est très sensible en plein d’endroits, clito, petites lèvres me font sauter au plafond lorsque le Dr Chettawut titille avec une sorte de grand coton tige.

J’ai eu un passage difficile limite panique le lendemain de mon opé. Mal au ventre, au sexe, en sueur intense, je grelottais et envie de vomir sans pouvoir car ils m’avaient donné un antivomitif car je ne gardais rien. Enfin vraiment pas bien. Une infirmière (son nom se prononce « Noï » ) m’a tenu la main et chanté une chanson. J’ai pensé que c’était une chanson traditionnelle thaÏ. C’était doux. Je ne reconnaissais ni l’air ni les paroles. J’étais tellement mal Je n’avais pas le cœur à chanter. Mais avec sa gentille insistance elle reprenait la chanson en me caressant doucement les mains et le visage, en m’arrangeant les cheveux.

Et d’un seul coup, j’ai compris qu’elle me chantait « le travail c’est la santé, ne rien faire la conserver, les prisonniers du boulot, ne font pas d’vieux os ! ». Je n’ai pas pu m’empêcher de rire malgré mon état. Elle avait gagné la partie. On a chanté toutes les deux et cette fois c’est moi qui lui apprenait le vrai air de la chanson et elle notait les paroles en phonétique thaï. Elle me répétait des petits mots en français et en anglais « be strong, be strong », « One week, pain, mal, everybody ; Two week petit petit petit pain, no mal ; if you cry : mal ; if dont cry : petit mal, no pain ».

Après ils m’ont fait une injection et depuis ça ne fait qu’aller vers le mieux.

J’ai énormément dormi durant toute la clinique, qui m’a évité le syndrome de « l’horloge hantée ». Je ne me suis réveillée que pour les repas et je me forçais à manger je n’avais qu’une envie continuer à dormir. Je pense que je n’ai jamais autant dormi de ma vie en heures cumulées

Le pansement à été retiré hier soir, Il reste l’insert vaginal et une sonde urinaire. je suis très satisfaite mais on ne peut pas trop préjuger à ce stade c’est très enflé. La sensibilité est démente, le Dr Chett à testé avec un coton tige whaaaaou !

Une femme dans le miroir

Après quelques jours de clinique où je n’ai fait que dormir, nuit et jour, je suis revenue dans ma chambre d’hôtel à Bangkok, à l’hôtel Dusit c’est mieux que la chambre sans fenêtre de la clinique, même si le lit électrique qui bouge dans tous les sens c’était top !

Il y a un immense miroir dans l’entrée de ma chambre. J’ai du mal à décrire la joie que me procure le reflet de mon corps en entier (qui est objectivement loin des canons de la beauté). Je ressens le même bonheur que lorsque je suis sortie pour la première fois boulevard Haussman habillée en femme. J’éprouve un sentiment de plénitude, de n’être plus qu’un seul être, non divisé. Je ne me sens pas plus femme qu’avant, je me sens moins homme ! Et j’ai de la joie d’avoir pu le décider moi-même, de contrôler ce que je fait de mon corps, avec le concours de la technologie médicale la plus en pointe (enfin j’espère !)

Je suis étonnée de ça car ça ne correspond pas aux raisons plus pragmatiques de ma décision de faire cette SRS. Je ne pensais pas découvrir d’autres raisons après coup. Me reviennent juste maintenant énormément de détails de rejet de mon pénis depuis ma puberté.

Je ne parlerai pas de deuxième vie, mais d’une vie qui continue et va s’enrichir de cette expérience tout de même assez extraordinaire. Mon passé demeure, et il m’aide à comprendre bien des choses qui se passent maintenant.

Ni homme ni femme

Aujourd’hui je me sens un peu moins « cyborg » car m’a été retirée la sonde urinaire (aïe !) et tout le bazar de tuyauteries qu’il me fallait trimballer dans tous mes déplacements. Je n’ai donc plus aucun sparadrap. J’ai pu prendre une douche. Je regarde mon sexe avec le face-à-main fournit par la clinique. Je suis tout d’abord éberluée par la finesse des « coutures ». Les points de sutures sont tellement proches et minuscules qu’ils ne se voient déjà qu’à peine à certains endroits. Je pense qu’au delà des techniques opératoires différentes, si l’on compare avec ce qui est pratiqué en france notamment, cette finesse est presque un signe culturel de l’orient. Je pense que le temps passé sur ces sutures peut expliquer pourquoi il faut 6 heures en Thaïlande quand il n’en faut que 3 en France.

J’ai fait moi-même ma première dilatation ce matin, sous la surveillance de l’infirmière, ça s’est très bien passé. Je dois en faire une autre en fin de journée, seule.

Il faut tout de même se dire que cette transformation, comme toute opération chirurgicale, est d’une très grande violence. Sans anesthésie ce type d’intervention serait absolument impossible. Et si grâce à l’anesthésie on est absent lors de l’opération, le corps se souvient et gardera les marques de cette violence. C’est par l’ablation pure et simple de certaines parties (testicules, corps caverneux), en découpant les chairs et en les assemblant différemment que le résultat visuel et fonctionnel d’un vagin est obtenu. Mon nouveau sexe est né d’une plaie, pas d’un développement embryonaire. De plus, mon sexe ne sera et ne restera opérationnel pour la pénétration qu’à la condition de le dilater régulièrement. Comment oublier d’où l’on vient avec de telles conditions et contraintes ? Comment se sentir plus femme dans le sens commun naturalisant de femme cisgenre ? Pour moi ce n’est pas possible.

Cela ne veut pas dire que je n’éprouve pas une réelle satisfaction d’avoir mené à bien cette transformation. C’est plus que de la satisfaction, c’est une plénitude nouvelle. Elle me fait me sentir moins masculine, la chirurgie venant contredire en quelque sorte ma biologie d’origine. J’ai le sentiment d’avoir été « vaginifiée » plutôt « qu’émasculée », c’est une chose « en plus » plutôt que « en moins ». Et je peux de mes yeux et de mes sens palper cette réalité de ne plus avoir de pénis, et d’avoir à sa place un vagin.

Les mots femmes et homme recouvrant des concepts d’une infinie variété, et moi même ne croyant plus à cette bipolarisation de l’identité, les utiliser pour expliquer ce que je ressens fausse un peu ma pensée. Plus femme, moins homme, je ne me sens au fond ni femme ni homme car ces termes renvoient toujours à la problématique binaire. J’ai toujours ce sentiment d’avoir longtemps accepté sans réfléchir ce que m’indiquait ma biologie, d’en avoir incarné le rôle et d’avoir longtemps souffert de cette obéissance à ma biologie, sans connaître l’origine de mon mal-être, et c’est seulement une fois la cause parvenue à ma conscience, d’avoir mené selon mes moyens et l’état actuel de la science, une transformation de mon corps et de mon apparence dans le sens d’une féminité qui me convient et qui a fait disparaître tous mes problèmes existentiels.

Par rapport à l’idée de la construction de cette féminité, j’ai marqué une volonté farouche d’aller où je suis maintenant, et d’abandonner à tout jamais la place où j’étais, avec énormément d’énergie face aux obstacles réels et imaginaires qui se sont dressés devant ma décision. Cette volonté consciente m’éloigne aussi d’un « devenir femme » que vivent la plupart des femmes cisgenre, leur genre n’étant pas, la plupart du temps, contrarié par leur morphologie.

Un vagin pour devenir invisible ?

Vagin ou pas, je n’aurais pas droit à l’invisibilité de mon passé, autant l’intégrer tout de suite, car déjà Google me trahit depuis que j’ai adressé une bafouille à notre cher Président de la République. Acte manqué ? Oui, sans doute pour m’éviter d’avoir à le dire. Ceux qui cherchent des infos sur moi les trouveront sans que j’ai cet effort à faire.