La culpabilité verrou de la transidentité

150525_CulpabilitéLa culpabilité est un verrou de la transition. Nous sentons que si ce verrou saute, un processus pourra démarrer, avec sa part d’inconnu qui fait souvent reculer a priori. O préfère oublier. On préfère culpabiliser. Culpabiliser c’est confortable. C’est un terrain connu. Si bien connu ! La culpabilité, c’est LE point de blocage en ce qui me concerne qui a sauté à l’instant précis ou j’ai pris conscience que cette culpabilité ne reposait sur rien, que mon désir de féminité ne faisait de tort à personne. Quand bien même ce désir puissant d’être une femme dans le monde n’aurait été que pure fantasme sexuel il ne faisait de tort à personne.

J’ai un jour arrêté de culpabiliser envers mes proches et la terre entière sur la question de ces pulsions. Ouf ! je n’avais pas de fantasme impliquant de faire souffrir d’autres personnes (enfants, animaux, extra terrestre) au contraire j’étais plutôt la victime non consentante dans mes scénarios fantasmatiques. Ce fut déjà un soulagement de pouvoir vivre peu ou prou mes fantasmes sans me dire « c’est mal ». Je jouissais déjà beaucoup mieux !

La culpabilité concernant la transition est une autre paire de manche. C’est l’obstacle le plus difficile à franchir. La démarche de transition est un acte forcément public et la plupart du temps considéré comme égoïste par l’entourage et par les personnes trans elles-mêmes. Alors on recule devant ce jugement terrible de l’égoïsme. On culpabilise avant même de démarrer, on vit son genre féminin en catimini, dans le secret de son chez-soi, sur Second Life en ce qui me concerne, seule si possible, ou bien avec d’autres avatar virtuels. D’autres se permettent un jour de sortir, la nuit. D’autres attendent comme cela, vivant de furtifs expédients. Attendent la majorité de leurs enfants pour ne pas perturber leur études, puis attendent la retraite, la mort de leurs parents, de leur conjoint (ou la séparation). Bien des personnes trans intériorisent la transition comme un acte égoïste. Elles ne sont pas les seules.

Le terme égoïsme contient une dimension péjorative de jugement. C’est pourquoi je ne le retiens pas comme élément de langage. Je préfère parler de démarche personnelle, d’accomplissement personnel. Cette démarche n’est pas orientée contre les autres, qui peuvent même en récolter quelques fruits. Je n’irais pas pour autant prétendre qu’elle serait faite POUR les autres. Elle est juste pour SOI, mais pas égoïste car ce n’est pas parce que l’on prend soin de soi que l’on cesse de prendre soin des autres

En résumé c’est ce que j’expliquais à mes enfants : Ce n’étais pas parce que je décidais sans discussion possible que je cessais la mascarade de mon rôle masculin dans l’espace public autant que privé, ce n’était pas parce que j’allais faire une transition vers une apparence féminine, et ce, sans leur demander leur avis que j’allais pour autant cesser de les aimer, de les considérer comme mes enfants. Ils n’étaient pour rien dans cette décision. Ils n’étaient ni responsables, ni décisionnaires. Et ma promesse (que je tenais déjà faut-il le dire) était de ne jamais je me mêler de leurs « oignons » dès lors qu’il s’agissait de la réalisation de leurs désirs.
Les autres peuvent considérer que c’est CONTRE eux que l’on transitionne. Ce n’est pas le cas bien entendu mais rien n’aide à ce que ce ressenti négatif n’apparaisse pas à un moment ou un autre. Il faut leur expliquer autant que possible (pas toujours possible) que la démarche n’est ni pour eux, ni contre eux, mais que l’idéal si ils ou elles acceptent cette transition le parcours peut se faire AVEC eux, en les informant honnêtement de ce qui se passe et probablement se passera comme changements corporels et d’apparence. D’autres forces obscures leur souffleront sans doute des idées du genre : « IL est égoïste », «  IL ne pense qu’à lui », voire : « mais que fait tu donc à rester avec UN égoïste pareil » ? On ne peut pas contrôler toutes ces mauvaises influences externes, alimentées et confortées par le discours ambiant, la non considération des personnes trans par le pouvoir (la france ne reconnait pas cette liberté individuelle de transitionner et de vivre dans le genre que l’on souhaite, ou dans le « non-genre » que l’on souhaite). La norme de genre puissante se présente comme le seul schéma possible (et « naturel ») : l’hétéro patriarcat triomphant. On gobe ça. Trans ou pas. Et c’est avec ces idées qu’on culpabilise quand ça ne colle pas à nos désirs. Pas besoin d’être trans pour ne pas être à l’aise dans la norme, mais être trans ne signifie pas rejeter cette norme. C’est souvent l’inverse. Bien souvent les personnes trans veulent juste vivre cette norme en jouant l’autre rôle ! C’est problématique. En tous cas lorsqu’on cherche à comprendre comment cette norme est à la fois une oppression, et la source d’un désir de la vivre autrement. Il ne faut juste veiller à gober soi-même ces normes sans y réfléchir, comme on prend une ovule de progesterone. Si on a intégrées ces normes, ce qui est presque toujours le cas, il faut « juste » les relativiser, penser que d’autres normes sont possibles, existent, sont légitimes, qu’on a le droit aussi de « choisir sa case » dans cette norme. Mais ça passe par la prise de conscience, et la fin de la culpabilité. Cette prise de conscience peut prendre du temps ! Plus de temps qu’une transition ! Mais c’est le seul moyen de passer ensuite à l’acte de la transition. SI l’on ne sort pas de la culpabilité on avance pas.
OUI on peut être un bon parent, et pourquoi pas une bonne compagne si l’autre le souhaite. Et comme j’ai déjà dit, l’AUTRE à le droit de dire aussi « je n’ai pas passé ce contrat, je ne poursuis pas la relation » ou bien plus soft «  je ne poursuis pas la relation telle qu’elle était ». C’est normal, c’est légitime, c’est pas de la transphobie, c’est le simple exercice de sa liberté individuelle. Aller avec qui on veut (qui le veut aussi), quand on veut (et quand on peut). Venir, partir, changer d’avis, transitionner, un peu, beaucoup, dé-transitionner… Tout est possible sans la culpabilité, et sans faire de tort à quiconque. Mais cette liberté que l’on prend, il faut aussi l’accepter en retour de la part de ses relations, familles compagne, enfants… On est pas seul (seule) à décider. On décide pour soi. C’est aussi du ressort de l’autre de décider pour lui. C’est aussi sa part possible « d’égoïsme » pour autant que ce terme soit compris en positif, comme liberté de choisir pour soi, et pas contre les autres.
Et puis dussent les autres en souffrir, nous ne sommes pas responsables de cette souffrance. C’est la non-conscience de la norme qui est responsable de cette souffrance. On ne peut pas en tant que trans éduquer tout le monde. On peut essayer un peu de pédagogie avec l’entourage, on ne peut pas tout régler.
La culpabilité est donc un obstacle à la transition. Ce n’est pas le seul. Il y a aussi l’abandon des privilèges cis-genre qui peut rebuter. Mais c’est une autre histoire. L’histoire de l’abandon des privilèges octroyés aux hommes dans le système patriarcal et qu’il va falloir abandonner.
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