L’Histoire de Lou (13)

Le corps de Lou (2/2)

Sculpture "Femme joyeuse" d'Alain Guillotin

Sculpture « Femme joyeuse » d’Alain Guillotin


Il y a quelques années Lou avait réalisé comme finalement son corps et elle faisaient deux.
« Tu sais je n’arrivais même pas à dire ces termes : « mon corps » … non .. l’expression qui était la plus juste pour moi était « le corps dans lequel je vis » … comme une distance, un détachement … »
Un jour, dans un groupe, Lou exprima cela : la distance qu’elle ressentait vis à vis du corps dans lequel elle vivait.
Les regards interrogateurs qu’elle reçut en réponse à la révélation qu’elle venait de livrer lui firent comprendre que cette perception lui était propre, qu’elle n’était vraisemblablement pas partagée par les autres membres de l’assistance.
« J’étais donc la seule à ressentir cela ? »

Ce fut des mois plus tard, lorsqu’elle s’appliquait à modeler son corps à ce qu’elle voulait qu’il soit, qu’elle réalisa à quel point cette vérité qu’elle avait formulée avait sens.

« Je crois que j’ai pris conscience là que cette distanciation était directement issue de mes expériences d’abus. Comme si, vois-tu, je m’étais alors définitivement extirpé de mon corps et que celui-ci n’était plus qu’une enveloppe charnelle dans laquelle moi j’évoluais mais qui ne me constituait pas … Ce fut très étrange cette révélation … »

En somme la transition de Lou, constituait parallèlement une entreprise de réincarnation, une manière, pour elle, de reprendre possession de ce bien dont elle s’était autrefois séparé, de cette partie d’elle-même qu’elle avait autrefois abandonnée …

« Je me suis évidemment longuement interrogée sur les incidences de ces expériences d’abus sur ma transidentité … »

Dans sa recherche intérieure Lou avait retrouvé des traces de sa féminité dans son passé plus lointain encore et notamment dans sa perception d’elle-même. « Heureusement ! , me dit-elle.
« J’aime à penser que ces expériences avec mon père n’ont eu aucune incidence sur mon désir de vivre femme, voire sur ma perception féminine de moi-même. Je ne voudrais pas lui donner cela. »

« Dans sa réalité je n’étais pas femme avec lui … c’est ma masculinité naissante d’enfant, ou d’adolescent, qui était l’objet de son délire. »

Si bien sûr, Lou s’était interrogée sur sa non-masculinité et son refus de son désir masculin, en lien avec ce qu’elle avait pu vivre, il lui était confortable de réaliser que ses jeux d’enfants étaient des jeux dits « féminins », que ses amis d’autrefois les plus chers étaient des amies et qu’elle gardait par conséquent la totale responsabilité de ce qu’elle était aujourd’hui. « Je ne voudrais pas lui donner cela. » m’avait-elle dit.

Par ailleurs, au fur et à mesure de l’évolution de son corps, au fur et à mesure que son regard se modifiait, dans le sens où plus le temps passait, plus sa vision de celui-ci était féminine, plus alors Lou remarquait que « curieusement » elle se mettait à apprécier la rondeur des formes féminines et en venait à regarder les femmes, toutes les femmes, autrement.

Imperceptiblement, elle prenait conscience de la féminité qui « prenait forme » en elle et elle s’en réjouissait. « C’est comme si quelque chose se modifiait en profondeur sur ma perception de la beauté féminine ou peut-être plus exactement sur la féminité. »

Auparavant, bien auparavant, c’est à dire à l’époque où Lou regardait les femmes plus que les hommes, ses attirances allaient clairement vers les femmes androgynes, ou qui, en tous les cas n’avaient précisément pas ces rondeurs qu’elle évoquaient maintenant.

« Le fait de voir celles-ci poindre chez moi, a changé ma vision ! Je me suis mise à les apprécier comme une identification directe de ma féminité, donc plus généralement de La féminité. »

Du coup, les différences corporelles entre les hommes et les femmes sont devenues pour Lou plus voyantes, plus caractérisables … Elle s’aperçut, au fil des mois que même son regard sur les hommes se modifiait. Elle n’en appréciait finalement que plus, les spécificités de la sexuation des corps et cela la renvoyait plus encore à son besoin de se séparer le plus totalement possible de ces marques corporelles qui caractérisaient encore sa masculinité passée.

Cela faisait un peu moins d’un an que Lou était sous traitement hormonal, lorsqu’elle me dit, fantasme ou réalité, qu’elle percevait (déjà) chez elle des évolutions corporelles comme un léger affaissement de ses épaules ou un léger renflement de ses hanches.
Fantasme ou réalité ? Etait-ce son corps qui évoluait ou bien son regard qui se transformait ? Je sentais, en tout état de cause, que ces légères modifications corporelles, comme à l’époque où Lou guettait la croissance naissante de ses seins, fortifiaient en elle sa perception intime de sa transformation et qu’elles favorisaient l’intégration, l’incarnation de sa féminité. Et cela semblait bon pour elle !

Même son visage, me dit-elle, prenait des formes différentes.
Elle le trouvait plus féminin sans savoir définir exactement pourquoi.

En somme, elle goûtait les joies de l’hormonothérapie qu’elle avait décidé de suivre et chaque jour elle s’en félicitait !

« Tout est mieux dans le meilleur des mondes, Lou, alors ?! »
Lou sourit lorsque je lui fis cette remarque un tant soit peu provocatrice.
« Tu veux que je te parle de ce qui ne va pas, c’est ça ?! »
Je ne savais pas exactement pourquoi je lui avais posé cette question ; peut-être me semblait-il que ce tableau était un peu trop « idyllique », qu’il manquait d’objectivité et, dans ma recherche de la Vérité, avec un grand V, il m’aurait paru peu juste de m’en tenir là, ou tout au moins, il me semblait nécessaire d’interroger Lou sur cela.

« Ai-je envie de t’en parler ? » s’interrogea Lou, non sans un sourire.
Elle m’avoua alors qu’elle n’aimait pas « toutes les formes » que prenait son corps et qu’elle guettait notamment l’évolution de ses fesses dont les formes qu’elle caractérisait de masculines, musclées et rebondies, lui convenaient tout à fait et qu’elle ne souhaitait donc pas les voir se modifier !

« A une époque de ma vie, je disais, « mes fesses c’est mon fond de commerce ! » … mais c’était un autre temps ! » Elle avait en tous les cas gardé un certain attachement à cette partie de son corps et elle nota à cette occasion que si, pendant des années, il lui était difficile de parles de « son » corps, parler de « ses » fesses n’avait jamais été une difficulté.

Lou me parla alors, mais je vous passerai les détails, comme elle appréhendait différemment chaque partie de son corps. Certaines lui appartenaient depuis longtemps, d’autres assez récemment, et d’autres enfin lui paraissaient encore comme un peu étrangères.

Je réalisai alors comme ce travail, que j’appellerais son « travail de réincarnation », se faisait en profondeur et comme il fallait de temps à Lou pour en venir à bout, si tant est qu’elle en viendrait un jour à bout.

« Et ton sexe ? » lui demandais-je.
Lou sourit : « Je m’attendais à ce que tu me poses cette question ! En fait, tu vois, avec mon sexe j’ai un rapport un peu particulier … J’ai une perception un peu extérieure de lui … Comme un objet, en fait … mais un objet qui aurait sa vie propre … c’est un peu étrange … Et tu vois, avec les anti-androgènes, c’est un peu comme si je reprenais le pouvoir sur lui. Je suis contente de constater la diminution de la taille des gonades, je suis contente de constater la disparition des éjaculations … oui je reprends le pouvoir sur lui ! Et quelque part je me dis que si j’arrive à obtenir sa transformation, sa transformation en sexe féminin, je veux dire … eh bien … là … oui … je crois que ce sera mon sexe … ce sera en tous les cas celui que j’aurais décidé ! »

Comme s’il fallait que Lou redessine son corps ? Comme s’il lui fallait le recréer pour se le réapproprier ? Je compris alors que Lou était devenue, en quelque sorte, l’artisane de son nouveau corps !

@ suivre

Tous les épisodes de l’Histoire de Lou sont publiés sur http://www.lou-t.eu